Et l'habitat sur la ZAD, ET AILLEURS ?!

cabane arbreRéponse ouverte à Reporterre.net
 
Votre article sur la ZAD comme bien commun est très bien, mais j'ai l'impression que sur Reporterre, vous éludez sans cesse un sujet crucial de chez crucial : celui des constructions, ce que les Zadistes nomment : l'habitat libre.
 
Ce sujet est capital et touche l'ensemble du pays et n'est curieusement jamais abordé par les uns et les autres "communicants" professionnels.
 
Si la ZAD devient bien commun, est-ce que cela autorise pour autant la construction libre de cabanes et petit "chalets" ou autres habitats vernaculaires et spontanés pour habiter librement individuellement et collectivement ? Je ne le pense pas, or, c'est le paramètre le plus crucial après celui de pouvoir disposer des terres.
 
Les nouveaux modes de vie expérimentés sur la ZAD passent surtout par cette notion très forte d'habitat libre où l'on habite là où on cultive, où la frontière entre vie quotidienne et vie productive est abolie, où l'on articule l'individuel et le collectif, où notre urine, quand on se lève le matin vient toujours amender notre sol et où nos épluchures de carottes sont directement balancées par la fenêtre ou données à nos poules sur le pas de la porte... (+ des milliers d'autres phénomènes organiques — et donc totalement et par définition écologiques — liés au fait que l'on ne vit plus de manière SÉPARÉE)
 
Et c'est cette question que des millions de français (et de gens dans le monde) attendent qu'elle soit enfin traitée pour ne plus être obligé de vivre en zone urbanisée, pour ne plus avoir 1 chance sur je-sais-pas-combien de trouver un terrain, pour ne plus vivre sur 500 mètre-carré et ne pouvoir mettre que 2 rangées de patates et 3 plantes aromatiques pour "faire comme si", pour ne plus prendre sa bagnole pour parcourir la distance entre son terrain agricole — quand on en a un — et sa maison en zone urbanisée, pour ne plus avoir à prendre un crédit sur 30 ans dans une banque, pour ne plus avoir à force sa force de travail pendant 30 ans pour payer son crédit et sa maison, pour ne plus avoir à demander une autorisation pour le moindre petit aménagement ou chantier, pour ne plus être obligé d'être locataire, pour ne plus être obligé de demander des allocations pour pouvoir payer son logement, pour ne plus devoir forcément être ami avec son maire et courtiser le conseil municipal afin d'obtenir ce qu'on veut obtenir, pour pouvoir construire et aménager de manière à favoriser la convivialité, le partage, les rencontres, et la vie commune etc. etc. etc.
 
Je pense que si on ne va jamais sur ce sujet, c'est que ceux qui seraient en capacité d'y aller vraiment, c'est-à-dire d'étudier les choses sérieusement (universitaires, journalistes ou autres logiciens), sont ceux-là même qui travaillent selon les normes du système, qui ont pris un crédit dans une banque et qui habitent de façon conventionnelle et légaliste, et pour eux, envisager qu'ils se fourvoient totalement dans cette façon d'habiter et qu'ils se sont "faits avoir" est peut-être trop douloureux pour eux. (« la lumière étant venue dans le monde, les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Car quiconque fait le mal hait la lumière, et ne vient point à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dévoilées. » Jean 3)
 
Et pendant ce temps, sur la terre depuis longtemps, nous n'habitons plus, nous sommes des logés (délogés !)
Je vous renvoie vers le magnifique livre de mon ami Ivan Illich : « L'art d'habiter », pour simplement constater avec Ivan que nous avons étrangement perdu en chemin ce trait caractéristique et fondamental de l'espèce humaine (...mais bon comme nous avons TOUT perdu...). C'est un des constats les plus puissants que j'ai fait ces dernières années : les gens n'habitent plus.
 
« Poser la question "où vivez-vous ?", c'est demander en quel lieu votre existence façonne le monde. Dis-moi comment tu habites et je te dirai qui tu es. Cette équation entre habiter et vivre remonte aux temps où le monde était encore habitable et où les humains l'habitaient. Habiter, c'était demeurer dans ses propres traces, laisser la vie quotidienne écrire les réseaux et les articulations de sa biographie dans le paysage. » Ivan Illich.
 
« [Quand on habite vraiment] Chaque être devient un parleur vernaculaire et un constructeur vernaculaire en grandissant, en passant d'une initiation à l'autre par un cheminement qui en fait un habitant masculin ou féminin. Par conséquent l'espace cartésien, tridimensionnel, homogène, dans lequel bâtit l'architecte, et l'espace vernaculaire que l'art d'habiter fait naître, constituent des classes différentes d'espace. Les architectes ne peuvent rien faire d'autres que construire. Les habitants vernaculaires engendrent les axiomes des espaces dans lesquels ils font leur demeure. » Ivan Illich
 
« Le logé a perdu énormément de son pouvoir d'habiter. Le logé vit dans un monde qui a été fabriqué. Il n'est pas plus libre de se frayer un chemin sur l'autoroute que de percer des trous dans ses murs. Il traverse l'existence sans y inscrire de trace. Les marques qu'il dépose sont considérées comme des signes d'usure. Ce qu'il laisse derrière lui, ce sont des détritus qu'enlèveront des bennes. (...) L'espace vernaculaire de la demeure est remplacé par l'espace homogène d'un garage humain. » Ivan Illich
 
Non seulement, nous sommes des "logés" et pas des habitants, mais il y a aussi tout le problème de la dispersion que j'ai maintes fois abordé (notamment PDF là : http://www.descolarisation.org/pdf/la_dispersion_contre_la_democratie_sylvain_rochex.pdf ou émissions de radio là : http://www.radio-gresivaudan.org/Dispersion-acceleration-sociale.html)

Concernant les expulsions politiques (et militaires !) de ceux qui cherchent à retrouver l'art d'habiter, Illich nous offre cette terrible analyse : (Est-ce que c'est ce qui attend finalement les Zadistes ?! Ou bien allons-nous enfin nous réveiller sur ce sujet ?)

 « Ils seront tous expulsés, moins parce qu'ils causent du tort au propriétaire des lieux, ou parce qu'ils menacent la paix ou la salubrité du quartier, que parce qu'ils récusent l'axiome social qui définit le citoyen comme un élément nécessitant un casier de résidence standard. » I. Illich
 
Mais faut-il rappeler que si les Zadistes ne sont pas encore expulsés et que leurs cabanes ne sont pas encore détruites, ce n'est pas le cas pour beaucoup d'autres gens dans le pays qui voient leur yourte détruite et la police arriver avec violence sur leur lopin "agricole" qui n'est malheureusement pas "constructible" parce que ces habitants n'ont pas eu la présence d'esprit de devenir Élu ou d'être amis avec les Élus et parce que ces gens ne veulent pas vendre leur force de travail pendant 30 ans au service des banques...
Et les communaux ailleurs que sur la ZAD !!? Chez nous en Savoie, on n'arrive même pas à obtenir le droit de planter un seul pommier sur des centaines d'hectares disponibles de la commune.
 
Autres propos d'Illich qui va dans le sens de la ZAD comme bien commun mais qui questionne l'habitat en parallèle ! :
 
« Il ne peut y avoir d'art d'habiter en l'absence de communaux (NDLR : et réciproquement !). (...) La guerre contre l'habitat vernaculaire est entrée dans sa phase ultime et on force les gens à chercher un logement - qui est un produit rare.  (...) presque partout dans le monde de puissants moyens ont été mis en œuvre pour violer l'art d'habiter des communautés locales et créer le sentiment de plus en plus aigu que l'espace vital est rare. Ce viol des communaux par le logement est aussi brutal que la pollution des eaux. (...) L'autoconstruction est considérée comme un simple violon d'Ingres. Le retour à la terre est jugée romantique. » I. Illich
 
« L'espace propre à porter les marques de la vie est aussi fondamental pour la survie que l'eau et l'air non pollués. Ce n'est pas le propre du genre humain que de se parquer dans des garages, si splendidement aménagés soient-ils, avec leurs douches et leurs économiseurs d'énergie. » I. Illich
 
C'est clair, nous n'habitons plus. Et c'est sans doute la question cruciale sur la ZAD, maintenant que cette histoire d'aéroport est derrière nous ! Comment pérenniser l'habitat libre dans ce monde où il est radicalement interdit ?! Or, comme dit Illich, c'est pourtant aussi vital que l'air et l'eau purs.

Le sujet de l'habitat, vraiment trop peu abordé est pourtant fondamental, en lui-même, mais aussi métaphoriquement. En effet, le vieux monde que nous voulons voir finir est comme un immense édifice (non vernaculaire donc, qui s'impose à nous), et nôtre tâche est de le faire disparaître sans le faire exploser directement sans quoi il nous tomberait dessus et nous tuerait. Cela consiste pour chacun de nous (et ensemble) à retirer brique après brique, patiemment mais sûrement. Les briques du vieux monde existent très logiquement les unes par rapport aux autres, et on est souvent obligé pour retirer telle ou telle d'en avoir préalablement retirées certaines autres.

Voyez-vous à quel point cette métaphore se superpose parfaitement à notre situation réelle en terme d'habitat ? Nous n'habitons pas, nous sommes des "logés", hétéronomes, dans des édifices, non respirant, malsains, pollués, non vernaculaires, qui nous enserrent, et nous font vivre une pression d'Enfer, insoutenable, INDIGNE.
Soit nous sommes "LOCATAIRES" avec la pression financière délirante du loyer à payer et avec cette relation si exquise, si DIABOLIQUE, avec "le propriétaire" ; tout ça, c'est UN ENFER.
Soit nous sommes PROPRIÉTAIRES et nous payons un loyer à la banque. La pression est la même. Nous sommes dans tous les cas en conséquence des esclaves du travail-des propriétaires et/ou des banques.
Et en plus, — et c'est bien le pire du pire qui devrait nous faire péter les plombs — , nous n'habitons pas (relire Illich ci-dessus).
De plus, ces mauvaises conditions initiales ne permettront pas une bonne articulation de l'individuel et du collectif, tout aussi fondamentale.
Et de cette situation initiale délétère découle des mauvais rapports humains (des conflits perpétuels) qui ne devraient pas nous étonner — ils sont une conséquence, un symptôme, il faut traiter la cause, qui est le mode d'habitat — .

Tout ça me fait penser aussi à la description de Giono au début du texte « l'homme qui plantait des arbres » : 

« Ce sont des endroits où l'on vit mal. Les familles serrées les unes contre les autres dans ce climat qui est d'une rudesse excessive, aussi bien l'été que l'hiver, exaspèrent leur égoïsme en vase clos. L'ambition irraisonnée s'y démesure, dans le désir continu de s'échapper de cet endroit. Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualités craquent sous cette perpétuelle douche écossaise. Les femmes mijotent des rancœurs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc à l'église, pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la mêlée générale des vices et des vertus, sans repos. Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folies, presque toujours meurtrières. » Giono.
 
Or à la fin du livre de Giono, les choses ont bien changé : « Sur l’emplacement des ruines que j’avais vues en 1913, s’élèvent maintenant des fermes propres, bien crépies, qui dénotent une vie heureuse et confortable. Les vieilles sources, alimentées par les pluies et les neiges que retiennent les forêts, se sont remises à couler. On en a canalisé les eaux. A côté de chaque ferme, dans des bosquets d’érables, les bassins des fontaines débordent sur des tapis de menthes fraîches. Les villages se sont reconstruits peu à peu. Une population venue des plaines où la terre se vend cher s’est fixée dans le pays, y apportant de la jeunesse, du mouvement, de l’esprit d’aventure. On rencontre dans les chemins des hommes et des femmes bien nourris, des garçons et des filles qui savent rire et ont repris goût aux fêtes campagnardes. Si on compte l’ancienne population, méconnaissable depuis qu’elle vit avec douceur et les nouveaux venus, plus de dix mille personnes doivent leur bonheur à Elzéard Bouffier. »
 
Non, nous ne sommes pas "faits" pour vivre l'absence d'amitié et de vie collective saine à l'extérieur, puis pour ensuite, essayer de "vivre ensemble" en se réfugiant dans des "logements" en couple ou à 4 ou 5 dans 50 mètres-carrés (et maintenant, depuis quelques années, tous derrière des écrans).
Notre vrai besoin à tous, CHACUN, c'est HA-BI-TER ! et habiter pour articuler l'individuel et le collectif et en articulant l'individuel et le collectif.
Et c'est d'avoir DE L'ESPACE ! DE L'AIR !!! Saint-Ex disait dans Citadelle cette chose très vraie : « le vice n'est que puissance sans emploi ». J'ajouterais la paraphrase suivante : le vice est aussi puissance sans espace.

Je vous renvoie aussi à mes autres articles : « Tuer l'idéologie pavillonnaire et l'idéologie de la maison bourgeoise » et « Ce qu'il faut de terre à l'homme ».
A l'heure actuelle (l'heure de la barbarie intégrale), une solution viable et assez miraculeuse existe dans l'habitat à ossature-bois, mur en paille et mortier, sur terrain agricole, déclaré en abris de jardin. On a tous appris des quantités de choses complexes et inutiles à « L'Éducation Gouvernementale ». Construire une petite maison de ce type est simplissime, à côté d'une infinité d'autres choses que nous faisons et que nous avons appris à faire (en étant FORCÉ en plus et à contre cœur).
N'est-ce pas le plus beau des travaux, qui se fait exactement à l'inverse d'un contre cœur, que d'AUTOCONSTRUIRE SA PETITE MAISON ?
Pourquoi on nous bourre le mou avec l'idéologie du travail, si ce n'est même pas pour réaliser le premier des travaux de l'homme, depuis que l'homme est sur la terre: HA-BI-TER (et se nourrir par ses propres moyens !).

Pourquoi ne pas habiter cette vie comme il se doit, comme le créateur la voulue ?
Pourquoi être esclave toute sa vie ?
Pourquoi continuer ces vies de dingues, où nous travaillons comme des dingues, simplement pour être logés dans des cages ?

Dans l'état actuelle des lois sur ce sujet, nous sommes littéralement interdits de vivre comme j'en parlais dans l'article suivant.
 
Concernant l'habitat, TOUTES nos lois ne concourent qu'à une seule chose : amener tout le monde, soit à vendre sa force de travail en s'aliénant dans un rôle pendant au moins 20 ans et/ou à prendre un crédit dans une banque pour le seul fait d'avoir un toit sur la tête.

Comment se fait-il que nous ne parvenons pas à nous focaliser collectivement sur ce point ABSURDE et gorgé de mal jusqu'à la lie ?! Comment se fait-il qu'un PEUPLE accepte cet état de chose scandaleux au dernier degré ?! Comment se fait qu'individuellement et collectivement nous acceptons que nos vies soient offertes aux banques et aux capitalistes uniquement par le truchement de lois absurdes qui empêchent de vivre ?

​Quiconque quitte les boulevards du fric et la loi de l'argent pour chercher la vie fera le même parcours concernant l'habitat. Les notions rencontrées au travers des lois seront toujours les mêmes : terrain agricole ou naturel, abri de jardin, « abri de moins de 20² », « abri moins de 5m²»,  « En tant qu'agriculteur », « Qu'a-t-on le droit de faire sur un terrain non-constructible ? », caravane, roulotte, camion, yourte, tipis, pilotis, "flottant", prérogatives du maire, ...

​Nous sommes des centaines de milliers, chercheurs de vie, à ​manipuler constamment ces notions dans tous les sens, à la recherche de LA solution, de LA bonne stratégie, alors qu'il n'y en a pourtant aucune. Car s'il y en avait une, tous les chercheurs de vie s'y seraient engouffrés depuis longtemps et tout le monde aurait fini par suivre. Pourquoi se refuser ce constat mortel ? Parce que ça fait trop mal au cœur ?
Concernant l'habitat, toutes les lois concourent JUSQU’À L'ABSURDE COMPLET, à ce que nous soyons tous radicalement INTERDITS DE VIVRE.
Si nous pouvions vivre, si nous pouvions quitter la loi de l'argent, s'il y avait une seule solution LÉGALE viable : tout le monde s'y engouffrerait, et ça ferait comme je le disais : un trou dans la bulle d'air, irrécupérable pour la loi de l'argent et des banques.

Et puis pourquoi faisons-nous à ce point-là les niais et les naïfs ? Nous savons bien que depuis des lustres, d'autres, avant nous, ont essayé de faire apparaître des trous et que c'est justement leurs actes qui ont permis, pour les gouvernements, de mettre au point de nouvelles lois afin de créer les nouvelles impasses nécessaires au maintien de la loi de l'argent.
A chaque nouveau commencement de trou vers le chemin de vie, en réaction, une nouvelle lois vient y mettre un terme instantanément.

Tant que les individus n'auront pas le courage de brandir sans faiblir, sans fléchir, cette certitude que nous sommes radicalement interdits de vivre, et que nous vivons dans la pire dictature qui soit depuis la nuit des temps, rien de bougera d'un iota. Car ce système vit de notre tendance à nous satisfaire de l'illusion de vie. Tant que nous ne serons pas un nombre substantiel-critique à affirmer que la vie est autre chose que l'état de chose actuel, rien de bougera. Tant que nous nous satisferons, même bon an mal an, de l'état de chose, rien ne bougera. Tant qu'il n'existera pas en chacun de nous un incommensurable NON, PERMANENT, rien ne bougera.

Rien ne bougera : la réalité restera opposée à la vie et à l'amour.
La réalité restera la matérialisation constante de la loi de l'argent. Nous continuerons de vivre en Enfer.

Alors, prêts pour HABITER à nouveau la terre ? Embarquons !
Sylvain Rochex — www.descolarisation.org