La loi du mensonge mène le monde. Quand le sursaut ?

qu'est ce que je peux faire à moi tout seulL'avant dernier billet concernait les hypocrites. Je voudrais poursuivre en parlant davantage du mensonge. Les "dominants" mentent mais les hypocrites se mentent à eux-mêmes, et ils font souvent partie de la même classe sociale que les "dominants".

Les hypocrites se mentent à eux-mêmes et ils se mentent notamment concernant la loi du mensonge qui mène le monde (voir le propos de Platon plus bas) . Encore une fois, les hypocrites ne sont ni les prolétaires aveugles, ni les dominants "cyniques", ils sont "ceux qui savent" mais qui ne bougent pas, ne modifient pas leur vie radicalement, ne franchissent aucune ligne, ne subvertissent rien, ne prennent aucun risque réel.

Coline Serreau disait : « Les multinationales sont des géants aux pieds en papier crépon. Le jour où vous décidez de ne plus acheter, ils sont cuits ! ». Comment ne pas voir que ce propos est valable pour la totalité de ce qu'on abhorre, y compris l'État, la bureaucratie et l'ensemble des institutions qui nous rendent hétéronomes ? Paraphrasant Coline, nous pouvons affirmer : les structures de cette société hideuses ont des colonnes en papier crépon. Le jour où vous décidez de ne plus donner votre temps, votre énergie, votre considération, votre vie, aux institutions, elles sont cuites ! Mais pourtant chacun continue de donner plus de crédit à ce qui lui semble "grand", "brillant", "officiel", "institutionnellement légitimé" plutôt qu'à la Vérité de son coeur. L'autorité, ou ce qui fait autorité, ou la loi du nombre et du plébiscite est toujours plus important in fine que la Vérité de l'individu. L'Idée de la Vérité est utile pour une dose pharmacologique de romantisme, pour rêver, pour alléger sa conscience afin d'être capable de continuer, mais jamais pour concrètement mener sa vie. La soumission à l'autorité, le conformisme et la peur de perdre l'amour de la majorité, sont trop forts. Je pense là à mille "petits", mille humbles, dans des centaines de secteurs, qui luttent, qui survivent, qui déplacent des montagnes avec la seule force de leur foi, qui crèvent et qui ressuscitent sans arrêt, alors que les hypocrites leur disent régulièrement : « C'est bien ce que tu fais, continue ! C'est important, tu es dans le vrai ! ». Mais pendant ce temps-là, ces hypocrites, qui sont toujours des ambitieux, continuent leur route égoïste et égotique, ailleurs, plus loin, plus "haut", sur des voies royales et officielles, conférant leur robustesse aux institutions (hypocrisie !).

Comment continuer de donner un seul instant un quelconque crédit à nos institutions quand on a compris leur logique criminelle ? Quand on a compris que la société actuelle repose sur le mensonge et la cruauté ?

« Les structures bureaucratiques-hiérarchiques détruisent les solidarités. La culture pousse frénétiquement vers une privatisation des individus, qui non seulement se désintéressent des affaires communes, mais voient les autres comme des objets ou des ennemis potentiels qui les empêchent d'avancer dans l'embouteillage général. L'instauration d'une vraie démocratie suppose la compréhension par l'individu que, contrairement aux mystifications répandues par le libéralisme, son destin est radicalement solidaire de celui de tous les autres, qu'il appartient à la même planète que ses semblables et qu'avec ces semblables ils sont actuellement en train de la détruire. ». Cornélius Castoriadis. Une société à la dérive, 1991.

Le nombre de gens actuellement qui "savent" est astronomique. Ils savent et « ils vivent contrairement à leur conscience », ils savent qu' « ils vivent contrairement à leur conscience ». Cela est la chose la plus triste du monde, car on sait depuis au moins 20 ans, si ce n'est au moins depuis mai 1968, qu'il faut changer de route radicalement car tout meurt, sous nos yeux. En 2015, nous ne sommes plus "en train de détruire" les paysages et la nature, nous sommes "en train de finir de détruire". Comment cela ne suffit-il pas à "ceux qui savent" d'arrêter de "vivre contrairement à leur conscience" ?!!

La révolution, c'est quand chacun d'entre-nous, de lui-même, sans attendre les autres, sans remettre à demain, change sa façon de vivre radicalement pour ne plus vivre contrairement à sa conscience. Cela implique de ne plus être à la place qui convient à l'ordre établi, assigné par l'ordre établi. Cela implique de fuir les rôles et l'ambition. Or, on voit bien que l'écrasante majorité de "ceux qui savent" continue sur l'autoroute de la société tout en pensant (bêtement) que ça ne peut pas être à cause d'eux si la Révolution n'a pas lieu. Je le disais dans l'article précédent sur l'hypocrisie, l'outil numéro un est une éternelle procrastination : « pour l'instant c'est comme ça, mais plus tard, oui, je ferai ce qui faut.» (oubliant qu'après 1968, la majorité des gens se sont pareillement repliés dans l'hypocrisie et ce, pour toujours). Les gens semblent oublier aussi que plus on attend, plus c'est difficile, plus le Léviathan fait son oeuvre en nous, plus l'aliénation, certaines habitudes s'ancrent irrémédiablement. Petit-à-petit, en vertu d'un goutte à goutte, on en rabat, le conformisme l'emporte très lentement mais sûrement. On sait que des milliards avant nous se sont réveillés trop tard, mais on a l'orgueil de se dire que ca se passera différemment pour soi. On ne voit pas que peu à peu, grain-à-grain, notre "enfant intérieur" meurt. La plupart des gens sont en fait comme cette ado qui se met à fumer à 17 ans, alors qu'elle a juré depuis toujours qu'elle n'y toucherait jamais. Parfois, c'est même carrément le cap de "la retraite" qui constitue l'horizon pour ne plus vivre contrairement à sa conscience, ou bien c'est « quand les enfants seront grands et "sortis d'affaire",... », ou encore « la fin des études » etc. Sans fin. Le deuxième outil, c'est l'attente de la Révolution. Ils disent : « Oui, si y'a un mouvement d'ensemble, j'en serais, mais en attendant, je continue sur la voie normale ». Le monde reste comme il est et continue de se détruire à cause de cette procrastination générale. Tout cela a formidablement été illustré par le dessin suivant :

dessin

Léon Tolstoï, dans son propos sur la nécessaire destruction des gouvernements, avoue qu'il est effectivement difficile que chacun d'entre-nous parvienne à s'exonérer de toute contradiction mais il regrette que la majorité ne se mettent pas pour autant en chemin pour s'affranchir de la violence : « Il est absolument certain qu'il est difficile à un homme de notre temps de ne pas participer de quelque façon à la violence de gouvernements. Mais, que tous les hommes ne puissent pas aujourd'hui organiser leur vie de manière à ne plus être, dans aucun cas, les collaborateurs des gouvernements, cela ne prouve pas qu'ils ne puissent s'affranchir de plus en plus de la violence. » Puis il illustre ce point de vue par une longue anaphore sous la forme « Tout homme ne peut pas... (cependant il y en a qui le font)... mais il peut... » où il détaille la diversité des gestes de subversion et les possibilités pour chacun d'entre-nous de radicalement moins vivre contrairement à sa conscience. Tolstoï prouve que chacun devrait et pourrait risquer davantage. 

Tolstoï dans un autre livre nous parle de cette hypocrisie : « Les hommes vivent, depuis longtemps déjà, contrairement à leur conscience. S'il n'y avait pas d'hypocrisie, ils ne pourraient pas vivre ainsi. Cette organisation sociale, contraire à leur conscience, ne continue à exister que parce qu'elle est cachée par l'hypocrisie. Et plus la distance entre la réalité et la conscience des hommes grandit, plus s'étend aussi l'hypocrisie. »

Pour s'assurer une victoire dans notre atroce et hideuse compétition sociale, les gens mentent, rusent, flattent (Tolstoï encore) :

« Pour acquérir le pouvoir et le conserver, il faut aimer le pouvoir. Et l'ambition ne s'accorde pas avec la bonté, mais au contraire, avec l'orgueil, la ruse, la cruauté. Sans l'exaltation de soi-même et l'humiliation d'autrui, sans l'hypocrisie et la fourberie, sans les prisons, les forteresses, les exécutions, les assassinats, aucun État ne peut naître ni se maintenir.»

Vous vous demandez peut-être souvent pourquoi notre société repose sur la loi du mensonge (et de l'hypocrisie) ?

La loi du mensonge est en fait la même chose que le sentiment de supériorité qui anime de trop nombreuses personnes. On ment, on vit dans l'hypocrisie, et on se ment à soi-même, quand (et parce qu' ) on se sent supérieur. C'est toujours notre sentiment de supériorité qui nous autorise à mentir et à vivre contrairement à notre conscience. On pense que notre propre destinée est spéciale, supérieure, et que donc les autres ne peuvent pas comprendre. On pense que cette destinée supérieure mérite bien quelques sacrifices dans l'ordre du mensonge, de la ruse et de la cruauté. On pense que ce mensonge, cette ruse, cette cruauté, ces entorses à la morale, sont toujours (dans notre cas !!!) des maux pour un bien plus grand, pour l'intérêt global du monde !! On pense que le mensonge c'est mal, que l'hypocrisie c'est mal, mais sauf dans son propre cas ! En fait, ce sentiment de supériorité nous amène à croire qu'on fait exception sur le sujet du mal. Le mal qu'on fait est nécessaire, se persuade-t-on. Le mal que font les autres par contre, est mal. C'est pour cela que les politiciens mentent (comme toutes les personnes qui ont un sentiment supériorité mentent). Plein de gens mentent ou vivent dans l'hypocrisie, sans culpabiliser une seule seconde puisqu'ils se vivent comme supérieurs aux autres. Tous les hommes de pouvoirs mentent car ils sont persuadés que la bonne marche du monde dépend d'eux et qu'ils mentent donc pour le bien des inférieurs qui ne pourraient pas comprendre les choix effectués (car les supposés inférieurs n'auraient ni vision, ni destinée spéciale). La bourgeoisie tout entière (qui pense avoir une destinée de lumière) ment et vit dans l'hypocrisie du matin au soir. On vit donc dans un mensonge global, qui se matérialise ensuite dans la propagande. Tout ce mensonge est vu par les Dominants comme un simple outil au sens du pharmakon (médicament). C'est UTILE, NÉCESSAIRE : un mal pour un bien.

Les hypocrites, les ambitieux ne pensent pas, comme dans la citation de Castoriadis ci-dessus  que leur « destin est radicalement solidaire de celui de tous les autres, qu'ils appartiennent à la même planète que leurs semblables et qu'avec ces semblables ils sont actuellement en train de la détruire. » Non, ils pensent qu'ils sont au-dessus des autres, qu'ils sont différents.

Tous les Dominants, tous les bourgeois, tous les hypocrites, mentent donc et se mentent à eux-mêmes, conformément à la doctrine platonicienne du livre III de la République :

« Si le mensonge est inutile aux dieux et s'il est au contraire utile aux hommes à la manière d'un médicament, il est évident que l'emploi d'un tel médicament doit être réservé aux médecins et que les profanes ne doivent pas y toucher. Si donc il appartient à quelqu'un de mentir, c'est aux gouvernants de la cité, pour tromper les ennemis ou les citoyens, quand l'intérêt de l'État l'exige ; aucun autre n'a le droit de toucher à une chose si délicate. Si un particulier ment aux gouvernants, nous le déclarerons aussi coupable, plus coupable même que le malade qui trompe son médecin, que l'élève qui cache à son maître de gymnastique ses dispositions physiques, que le matelot qui dissimule au pilote l'état du vaisseau et de l'équipage (...) Par conséquent, si le gouvernant surprend à mentir un citoyen, il le punira, comme introduisant une pratique propre à renverser et à perdre le vaisseau de l'État. »

Platon, Livre III de la République, (la politeia) vers -387 Av J.C. L'ouvrage numéro un des fondations/sources de la société occidentale.

« L'État est une organisation de la violence n'ayant pour principe que l'arbitraire le plus grossier et profitant, pour la domination et l'oppression des hommes, de tous les perfectionnements que la science a créés *. » Léon Tolstoï (* : on peut relier cette expression de Tolstoï à toutes les recherches scientifiques sur la psychologie des foules qui permettent de fonder une société sur le mensonge et d'honorer donc "la République" de Platon). Sur ce sujet, on peut notamment lire : Jacques Ellul, Propagandes ; Edward Bernays, Propaganda ; Eric Hazan, la LQR,... (on enrichera petit à petit la "bibliographie Propagande" sur ce site).

Terminons cet article avec Jacques Ellul pour un propos général et théologique : « Le diable n'est pas vaincu, car il avance aussitôt une autre proposition, plus fine, et qui sera tentation. Le pouvoir politique, dans tous les royaumes, la gloire politique, la grandeur politique, tout cela appartient au diable. On peut dire sans hésiter que tous ceux qui ont le pouvoir politique, même s'ils l'utilisent bien, l'ont obtenu par la médiation diabolique et sont, même s'ils en sont inconscients, des adorateurs de diabolos (le diviseur). Cette soif du pouvoir n'est qu'une expression particulière de la convoitise. Clé de voûte, depuis Adam, de toute la méchanceté et de toute la voracité humaines. »