La faute aux écureuils!!!

ecureuil cendreConnaissez-vous l'histoire du nuciculteur et de l'écureuil cendré ? Non ?

Moi non plus, je vais donc l'inventer...

De tout temps, jusqu'à il y a peu, nuciculteurs et écureuils vivaient en bonne entente. De fait, avant d'être étiqueté nuciculteur, notre bonhomme aimait simplement les noyers... Il en ramassait les fruits, les faisait sécher pour l'hiver, et sa maison était faite des planches de cet arbre. Sa vie, somme toute, ne différait que peu de celle de l'écureuil cendré. Ils se croisaient de temps à autre et une certaine compréhension s'était établie entre eux. Chaque année, l'un et l'autre laissaient quelques noix, tombées de la poche ou oubliées dans une petite réserve enterrée, si bien que de nouveaux arbres poussaient, et tout était simple.

Mais le précepteur d'impôts est arrivé. Avec son escorte de gardes armés, il a réclamé une grande partie de la récolte. Les offrandes des noyers ne suffisaient plus à nourrir l'homme, l'écureuil et le précepteur d'impôts. Sous la menace, il a fallu planter de nouveaux arbres, et surveiller les récoltes. Lors d'une visite, le précepteur d'impôts a collé l'étiquette de nuciculteur à notre amateur de noyers, avec un protocole strict à respecter pour « exploiter » ses plantations... Le nuciculteur a même eu l'air flatté, ce nouveau mot lui plaisait bien. L'écureuil cendré, d'un œil curieux, a observé du haut de son arbre le manège qui se jouait en bas, puis, lassé par la monotonie du discours, est parti cueillir de nouvelles noix.

Le nuciculteur s'est mis à travailler dur, beaucoup ; chaque jour un peu plus. Son caractère a changé. Il devenait acariâtre et aigri. Le jour où le précepteur d'impôts est revenu pour emmener son enfant, car l'école était devenue obligatoire, il a acquiescé sans protester : laisser le choix à son fils entre planter des arbres et devenir précepteur d'impôts, c'était là la moindre des libertés qu'il pouvait lui octroyer: le travail au champ était dur.

L'écureuil cendré ? Il continuait à glaner ses noix, à bondir d'arbre en arbre, à dormir en hiver au creux d'un vieux noyer.

Puis les choses se sont gâtées... Le nuciculteur, tout affairé qu'il était, en avait oublié son petit compagnon. Un jour qu'il était particulièrement las, irrité et fragile, et qu'il rentrait de son écrasante journée de labeur, il aperçut le petit écureuil au pied d'un arbre ; il grignotait une noix.

C'est depuis lors que l'écureuil cendré est devenu le souffre-douleur du nuciculteur.

Quoi, il allait devoir travailler deux fois plus parce que ce parasite lui volait la récolte ?

Quoi, pendant que lui s'échinait et se brisait le dos à la tâche, l'écureuil sautait de branche en branche ?

Quoi, alors qu'en ce matin de janvier, il était debout avant l'aurore, l'écureuil dormait au chaud dans un arbre ?

C'en était insupportable... L'un et l'autre ne pouvaient cohabiter en bonne entente. Et bien sûr, c'était à l'écureuil de quitter la noiseraie, puisqu'en tant que nuciculteur, il en était l'exploitant légal.

Il en parla au précepteur d'impôt pour justifier sa maigre récolte. Celui-ci lui remit une cage et lui dit qu'en compensation il voulait l'écureuil cendré lors de sa prochaine visite; pour l'exemple dit-il.

Le nuciculteur tenta tant bien que mal d'attraper l'animal. On connaît la ruse de l'écureuil cendré. Il était déjà en lieu sûr...

Le nuciculteur cherche encore... Il peut chercher longtemps ! Il trouvera peut-être un autre écureuil à qui faire porter la faute de sa triste condition. Espérons pour lui qu'un jour il se tournera vers les vraies causes de son mal-être...

...

Cette trop grande constance de l'humain à occulter l'origine des souffrances pour les faire porter à des sujets inoffensifs m'épouvante ; on la retrouve dans tant de domaines ! Le but de cet article est d'inviter à la réflexion sur cette tendance toxique qui nous pousse à blanchir l'oppresseur pour lester l'opprimé de toutes les fautes. De nouveau, il s'agit de renverser totalement nos façons de faire, pour s'émanciper réellement des contraintes qui pèsent sur nous. De façon peut-être un peu éparpillée, je voudrais dresser une liste des multiples répercussions de cette étrange façon de faire.

"Désir de voir autrui souffrir ce qu'on souffre, exactement. C'est pourquoi, sauf dans les périodes d'instabilité sociale, les rancunes des misérables se portent sur leurs pareils. C'est là un facteur de stabilité sociale." Simone Weil

 

Les enfants sont souvent les premières victimes de cette fâcheuse habitude enracinée en nous. Quel parent, rentré d'une journée de travail longue, où il a subi de multiples injonctions contraires à sa liberté fondamentale, des pressions diverses, a obéi à des ordres à contre cœur sans pouvoir donner son opinion d'humain, quel parent ne s'est-il pas injustement énervé sur son fils ou sa fille, sous prétexte qu'il chante trop fort ou qu'il chahute ? Alors que l'enfant, juste, vit, son parent perdu dans ses tourments et contrariétés, ne supporte pas le reflet qui lui est renvoyé. Et plutôt que le lendemain, prendre son courage à deux mains et dire à son patron ou son collègue ce qu'il n'a pas supporté la veille, il s'en prend à celui qui est tout faible, sans pouvoir ; c'est stratégiquement beaucoup plus simple, ça défoule, mais au fond demeure une amertume car le problème n'est pas résolu, et on fait porter son malheur à ceux qui n'en sont pas responsables.

"Mécanique humaine. Quiconque souffre cherche à communiquer sa souffrance — soit en maltraitant, soit en provoquant la pitié  — afin de la diminuer, et il la diminue vraiment ainsi. Celui qui est tout en bas, que personne ne plaint, qui n'a le pouvoir de maltraiter personne (s'il n'a pas d'enfant ou d'être qui l'aime), sa souffrance reste en lui et l'empoisonne." Simone Weil, encore...

Dans les conflits de couple bien souvent la trame est la même. Trop de pressions pèsent sur nos épaules. Le temps de vie est saturé, monopolisé par le temps de travail. Chacun court et virevolte en tous sens. A cela viennent se greffer les soucis d'ordre financier, relationnel, professionnel, médicaux, les obligations envers l'administration. Ajoutons à cela que chacun quoiqu'il en dise assiste quotidiennement à la destruction de la terre, à l'empoisonnement des sols et des rivières et à la confiscation des richesses de la Terre par un petit nombre d'oligarques... On peut dire que le tableau est sombre... Et pourtant, malgré cela, c'est dans le cercle privé qu'éclatent les conflits, que les abcès crèvent. C'est tellement rassurant de se dire que c'est la compagne ou le compagnon, qui n'a pas rangé ses chaussures pour la énième fois ou qui a oublié dans ce tourbillon de payer la facture d'eau, oui, c'est elle, c'est lui le responsable de ce malaise, quand on rentre ENFIN à la maison et qu'on n'aspire plus qu'à ENFIN se reposer...

Il est assez facile de mettre en évidence ce schéma de culpabilisation de l'autre dans le cercle privé, là où l'on s'autorise nos petites faiblesses, là où on « lave notre linge sale » - qui nous l'a salit ??? - en famille. L'immense problème est que chaque membre du foyer étant essoré par sa journée de vie au service de l'idéologie capitaliste, chacun est tour à tour oppresseur et opprimé. L'entraide, dans un contexte si fragile, est rompue.

Passons maintenant la porte de l'espace privé pour nous retrouver dans l'espace « public », qui n'a de public que le nom, pour créer l'illusion d'un vivre ensemble mort depuis trop longtemps. Là encore la liste des criminalisations à outrance fait frémir et nous demande à chacun une sérieuse prise de conscience pour inverser le processus et rompre le charme.

Alors que la quasi totalité des êtres humains travaillent pour rembourser une dette qui repose sur une illusion et sur une tromperie, alors que chacun se lève pour offrir le fruit de son travail aux actionnaires des banques via le précepteur d'impôt qu'est l'état, l'opprobre est jetée à ceux qui refusent d'entrer dans ce système d'esclavage et qui perçoivent les minimas sociaux, garants de la tranquillité du pays. Déshonoré l'immigré, qui a quitté son pays ruiné par l'avidité des États "démocratiques" et des multinationales, et qui perçoit une assistance de la part de ces mêmes pays qui ont pillé les ressources naturelles de son village d'origine... Honteux et poursuivi, celui qui s'octroie, sans l'aval de ses maîtres, le droit de vivre sur un terrain agricole en visant la sobriété. Les élus s'acharnent sur l'illégalité de certaines constructions, pendant que sur les terres agricoles légalement « exploitées » et subventionnées par ce même état, des cuves d'engrais et de pesticides sont déversées en toute impunité, diffusant leur poison dans le sol et dans les rivières, semant la mort par lente contamination. Pointé du doigt, celui qui choisit d'offrir à son enfant la liberté d'aller au devant de son apprentissage en dehors du cadre scolaire, quand chaque jour des milliers de jeunes âmes, avec le consentement paresseux de leurs parents, franchissent les grilles des écoles pour incorporer le même schéma d'obéissance que celui de leur aïeux.

Tous ces écureuils cendrés, qui ne se plient pas à une norme, renvoient un reflet trop contrasté à celui qui s'est retrouvé piégé dans un schéma de soumission. L'impuissance face à ce qui nous opprime est si douloureuse à voir, bien que si gigantesquement évidente... alors que la peau de l'écureuil est à portée de main. Ah, si l'on faisait disparaître tous ces rappels gênants de notre condition d'esclave...

La palme d'or de l'écureuil cendré est cependant indubitablement décernée au révolutionnaire. Car non content de ne pas se plier aux règles frauduleuses du percepteur d'impôt, l'écureuil cendré révolutionnaire, du haut de son arbre, lui jette des noix, et en réserve quelques-unes au nuciculteur pour le sortir de sa torpeur. Il va sans dire que les réactions ne se font pas attendre.

Dans notre monde, en apparence chacun accepte passivement sa condition. En apparence disais-je... Bien dressés que nous sommes, notre obéissance est à mettre en parallèle avec les humiliations subies sur les bancs d'école  et au refoulement de nos émotions face à la toute puissance du maître. Qu'un élève alors eût le courage de s'affronter à l'autorité, et la classe baissait les yeux plutôt que de le suivre. Et que ce même enfant fut ensuite étiqueté comme mal élevé ou cancre, cela paraissait normal... Une fois de plus, on ne remettait pas en cause la rigidité des structures, à jamais inadaptées à la vivacité d'un enfant.

Il en est de même aujourd'hui, dans le monde cruel des adultes que nous sommes devenus. Celui qui se tourne vers la source de l'oppression, vers le précepteur d'impôt, ou vers son escorte de gardes, ou vers ses sbires et fonctionnaires qui appliquent les règlements fallacieux, celui-là doit disparaître, car il montre trop cruellement à quel point nous prenons tous part à ce jeu de pouvoir, par peur, par manque de courage, par résignation, que sais-je...

Nous tournerons-nous à notre tour vers les vrais oppresseurs ? Aurons-nous le courage de mettre à jour notre coopération inconsciente avec ce système corrompu afin de chercher le chemin de la liberté ? Pourrions-nous, tout au moins, comme un premier pas dans une démarche d'émancipation, devenir alliés des écureuils ?


Mathilde Anstett