La couleur par les plantes: les encres végétales

foulards En ces temps frisquets où la lumière commence à manquer, j'ai choisi de partager de la couleur avec vous, les plus belles des couleurs puisque ce sont celles offertes par les plantes, donc plus douces et plus chaudes. On peut cueillir les couleurs, comme des fleurs, pour écrire, teindre nos vêtements, peindre, et colorer l'intérieur de nos maisons redevenues prolongation du Cosmos. C'est un savoir indispensable, pour nous diriger joyeusement vers l'autonomie.

Voici donc un résumé, le plus complet possible, de ce passionnant atelier à la ferme du Forezan à Cognin, animé par Martine Vallet de l’Atelier des Lutins

Voilà tout d’abord quelques-unes des plantes utilisées pour la fabrication d’encres stables, aux couleurs homogènes et qui tiennent dans le temps :

-le brou de noix donne une belle teinte marron, les jeunes noix sont récoltées début juin

garance-La racine de garance (qui donnera du rouge) est antiseptique, qu’on se le dise ! Les pantalons des soldats étaient autrefois teints avec cette jolie plante de la famille des gaillets. On a remarqué, une fois qu’on eut trouvé un autre colorant pour les pantalons de ces messieurs, qu’il y avait beaucoup plus d’amputations qu’avec les pantalons teints avec la garance. La plante diffusait ses propriétés antiseptiques dans les blessures. La teinture mère redonne un coup de boost en cas de fatigue, mais ne pas en abuser car cette plante, liée à la couleur et à l’énergie rouge, ne convient pas aux tempéraments colériques. La garance s’installe dans les jardins et peut se mêler aux fraisiers.

 -La cochenille (toujours pour le rouge) est un petit insecte parasite des plantes; on obtient le pigment en broyant en grand nombre ces petites bêtes, qui ne courent d'ailleurs pas les rues dans nos contrées; on fait venir de l'autre bout du globe cette poudre rouge alors que la gaude peut pousser dans tous les jardins…

pastel des teinturiers-Le pastel des teinturiers (pour le bleu) fait partie de la famille des crucifères et se mange. Le soufre qu’il contient taquine les papilles gustatives avec un goût un peu fort, comme beaucoup de plantes de cette famille. Pour savoir si on a affaire où non à un pastel des teinturiers, qui peut se trouver à l’état sauvage dans la nature (enfin apparemment près des autoroutes surtout…), on met la plante dans un tissu blanc, on la bat en frappant le tissu étendu sur une planche. Si la plante s’imprime en bleu dans le tissu : on a bien affaire à du pastel !

Cette jolie plante s’acclimatera bien, elle aussi, dans les jardins…

gaude2-La gaude ou réséda lutéa (pour le jaune) s’acclimate très bien au jardin, les limaces ne l’attaquent pas.  On la sème en automne, elle arrive au printemps et s’installe durablement au jardin. Par temps de disette on a fait de la farine de gaude. Une infusion de gaude ramène la lumière à l’intérieur de celui ou celle qui l’a perdue, dit-on.

Passons maintenant à la fabrication des encres…

camomillePour le jaune, l’anthémis tinctoria ou camomille des teinturiers donne une encre lumineuse et stable. On mélange une poignée de fleurs à très peu d’eau, de l’eau de pluie de préférence puisqu’elle est très peu minéralisée et ouverte à la rencontre de pleins de nouvelles particules ! On fait une infusion très concentrée. Voilà… En ajoutant une pincée d’alun, on permet à l’encre de se conserver et de prendre plus de caractère. Pour un résultat immédiat, on met une bonne pincée d’alun pour qu’il agisse rapidement, sinon, on mettra moins de cristaux, ils prendront la nuit pour se diffuser tranquillement dans l’encre et lui donner ses propriétés.

L’alun évite le saignement, il assèche et stabilise les protéines. Son usage est assez controversé quand à sa nocivité potentielle. Il est utilisé en désherbant en agriculture biologique. On l’utilise pour aseptiser l’eau dans certains pays, il a donc des propriétés antibactériennes reconnues. Il attaque aussi sans scrupules l’aluminium aussi vaut-il mieux utiliser des casseroles en inox pour faire des encres sous peine de voir nos ustensiles de cuisine détériorés en quelques nuits ! Enfin en naturopathie on dit que la pierre d’alun « ferme des portes » sous les aisselles et on conseille de favoriser la respiration entière du corps... Voilà pour la petite histoire.

salamandreSi on fabrique des encres, évitons de reverser le surplus n’importe où ! Mieux vaut les utiliser complètement. Et pour les bains d’alun (utilisé comme mordant avant la teinte des fibres végétales), on peut utiliser la totalité de l’alun avant de rejeter les bains dans la nature. Les fibres plongées dans le premier bain seront d’une couleur vive, ensuite dans des tons plus pastel. Quand la couleur ne se fixe plus, il n’y a plus d’alun dans le bain, et on peut l’esprit tranquille reverser l’eau, même dans une rivière ! Martine en a fait l’expérience en rejetant pendant plus de un an ses bains de couleurs dans un petit ruisseau ou vivaient des salamandres, qui sont réputées pour ne vivre que dans des eaux très pures. Un an plus tard les salamandres étaient toujours là.

Bien sûr d’autres procédés utilisés en teinture sont plus nocifs : l’usage d’ammoniaque et de sels de synthèse est à bannir. Non seulement ils abîment la fibre, voire la tuent, mais de plus le rejet des bains intoxique tout sur son passage : les sols, les animaux et les plantes...  Voilà pour la petite parenthèse sur nos responsabilités en tant que teinturiers en herbe, et consommateurs de vêtements dont les couleurs sont d'origine douteuse...

Revenons-en à nos encres…


cosmos sulfureuxPour la couleur orange, le cosmos sulfureux est idéal : cette jolie petite plante d’un orange intense et lumineux, entre le cosmos, le tagète et l’œillet d’inde, mérite sa place dans un jardin de sorcière. Le tagète et l’œillet d’inde peuvent d’ailleurs aussi être utilisés pour faire des encres, mais leur couleur est moins stable. Le Cosmos sulfureux est originaire du Mexique, son nom Nahuatl est « Xochipathli » : « herbe fleurie de médecine ». Ses fleurs et feuilles sont comestibles. Et surtout… son orange dans une encre !

Pour conserver les encres, on mettra une goutte d’huile essentielle de thym ou de clou de girofle. Si on n’a ni l’un, ni l’autre, quelques clous de girofles dans  le pot d’encre feront l’affaire… 

On peut épaissir les encres avec de la gomme arabique, de la maïzena, de l’arrow roots…

nerprunPassons au nerprun pour la couleur verte. Une façon facile de reconnaître le nerprun est de regarder au bout de chaque rameau : le petit malin porte une pointe caractéristique qui l’identifie parmi tant d’autres . Il a aussi des petites feuilles très finement dentelées qui le distingue de la bourdaine ou du cornouiller par exemple.

On utilise ses baies écrasées pour la fabrication de l’encre. Récoltées en mai, encore vertes, elles donneront une encre jaune. En septembre octobre, l’encre sera verte.

troeneOn peut utiliser le troène (ses baies) pour un bleu intense et sombre.

Immiscons-nous maintenant dans le monde de la teinture végétale…

Pour colorer une matière organique animale, des cheveux, une peau ou autre, on peut appliquer directement de l’alun puisque les matières animales contiennent de la protéine, et le mordant (alun, oxyde de fer, de cuivre…) va se lier directement aux protéines de la peau, des cheveux… A noter qu’il n’y a jamais  besoin de mordançage pour le bleu…


Les matières végétales sont elles plus ou moins protéinées. Certaines plantes contiennent des protéines, d’autres non. Les plantes à tanins contiennent beaucoup de protéines. Nous allons donc avoir besoin de leur aimable collaboration pour préparer nos tissus avant de les teindre.


tanin2Pour savoir si la plante contient du tanin sans avoir un BAC +4 en tanin ni des instruments de mesure dignes d’un chirurgien obstétricien, on place un plante dans un drap, on bat le linge. On enlève les petits lambeaux de plante restant, et on saupoudre de sulfate de fer l’endroit ou la plante a été battue.  Le drap révèle l’empreinte de la plante sous l’effet de l’oxydation par l’air. Plus la feuille est noire, plus il y a de tanins dans la plante. Les framboisiers, les ronces, la pimprenelle, les gales d’aubépines, de chênes, les écorces d’arbres comme le chêne, le châtaignier, le brou de noix sont riches en tanins. On obtient des nuances de tons en fonction des plantes et des galles utilisés. Les lichens aussi contiennent du tanin mais pour faire de belles teintures les livres préconisent l’ajout d’ammoniaque : la mauvaise idée !!! On peut laisser l’ammoniaque du lichen se développer en laissant se développer une fermentation naturelle.

galleRevenons encore une fois à nos encres, avec cette fois la fabrication d’une belle encre noire dite encre gallique puisqu’elle provient de la pulvérisation de galles de chêne… On broie donc finement la galle du chêne, et on ajoute une petite pincée de sulfate de fer, ou plus facilement accessible : avec de la gratouille de clous rouillés ; c'est-à-dire qu’on gratte un peu un vieux clou et qu’on ajoute la rouille à la poudre de galle. On procède ensuite comme pour les autres encres, en ajoutant très peu d’eau de pluie… Et voilà ! On peut aussi utiliser de la racine d’iris d’eau séché et broyée à la place de la galle de chêne, ou tout autre végétal riche en tanin.

Maintenant que nous sommes plutôt calés en encres, comment passer de l’encre aux pigments, des pigments à la peinture, qu’utiliseront les artistes de notre entourage ?


pigment2Voilà LA solution : on fabrique, après avoir tamisé les cendres du foyer, un café de cendre : on filtre les cendres avec de l’eau chaude comme on ferait pour un bon café. L’eau récupérée est riche en potasse. On ajoute cette potasse en petite quantité à l’encre : il se forme un précipité! L’encre devient épaisse et perd donc son statut d’encre pour se changer en une nouvelle matière. On filtre ce précipité pour ne garder que la partie « solide », qu’on laissera sécher au bon soleil… On obtient… on obtient… le pigment !!! On affine le pigment entre deux carreaux de carrelage par exemple ou deux surfaces planes qui pourront réduire cette poudre le plus finement possible, et voilà sans plus tarder la formule magique pour fabriquer de la peinture à partir de nos amies les plantes :

Il faut se procurer :
-16 gouttes de glycérine (disponible en pharmacie)
-20 gouttes de miel dilué dans 50% d’eau bouillante
-52 gouttes de gomme arabique (en magasin de beaux-arts ou prélevée directement sur l’arbre, c’est la gomme qu’exsudent les prunus : cerisiers, pêchers, pruniers quand ils sont blessés. On la mélange à de l’eau et on obtient l’équivalent de la gomme arabique !!!)
-16 gouttes de fiel de bœuf (disponible également en magasin de beaux-arts ou chez un gentil boucher)
-4 gouttes d’huile essentielle de clou de girofle


Et on brasse à l’infini, enfin pas exactement tout ce temps là mais surtout en utilisant ce symbole mathématique de 8 renversé pour touiller…On garde la mixture dans un récipient fermé.


Pour une pointe de couteau de pigment, on ajoute 4 gouttes de ce liant : et voilà notre peinture !!!


Et enfin, pour teindre un tissu voilà comment s’y prendre :


Il faut bien se souvenir des étapes de la teinture : tout d'abord le mariage entre la fibre et le tanin. Puis l’union entre le tanin et le mordant. Et le mariage final entre le mordant et la couleur. Si une étape est inversée, la teinture sera ratée !


Pour commencer on choisira de préférence un tissu neuf… Si on choisit un vieux drap, même propre et immaculé, on ignore que toute son histoire est gravée dans ses fibres… Tâches de pipi, de sang, de sperme et j’en passe restent incrustées dans la fibre, même si d’apparence il paraît plus blanc que blanc. Tremper ce drap dans un bain de tanins révèlera toute son histoire, et attention les surprises !!! L’expérience peut d’ailleurs être rigolote à tenter…


Donc on choisit une plante riche en tanin, le framboisier par exemple. On fait une grosse infusion de feuilles de framboisier dans laquelle on fera tremper toute la nuit notre drap. Au matin il est rempli de tanin et prêt à accueillir les prochains éléments de la teinture.


bogolanPour obtenir du noir, on mélange du sulfate de fer (ou clous rouillés) à un peu d’eau et on peint directement sur le drap le motif souhaité, ou on fait un bain d’eau et de sulfate de fer si on veut un tissu entièrement noir. Le tissu fait office de buvard : il boit le mélange eau/sulfate de fer et notre dessin ressemblera rapidement à une grosse tâche si on n’y prend garde ! On peut donc épaissir le liquide avec un liant quelconque, pour que les contours du dessin soient mieux définis, ou faire des petits traits rapides et vifs avec le pinceau. A noter que certaines boues contiennent beaucoup plus de fer que d’autres. On peut donc tout simplement dessiner avec de la boue un motif qui nous plait sur le tissu riche en tanin ; en enlevant la boue, on verra que le tissu a mangé le sulfate de fer et que le dessin apparait en noir. Les africains ne procèdent pas autrement pour la technique du bogolan, si ce n'est qu'ils utilisent, je pense, une autre plante que le framboisier comme source de tanins...

tenture mandalaSi on veut de la couleur : on choisit par exemple de l’alun comme mordant, mélangé à de l’eau. Ou bien si on veut un tissu uniforme on fait un bain d’alun.  Le dessin peint sur le tissu reste invisible. Ce sera la surprise à la prochaine étape. C’est l’étape invisible, où le tanin et l’alun se mélangent et créent un nouveau support pour mieux accueillir la couleur. A partir de ces connaissances de bases, on peut imaginer superposer les couleurs, faire des tissus colorés et noir à la fois, bref des multitudes de possibilités créatrices s’offrent à nous !!!

Un petit tableau récapitulatif des plantes tinctoriales :

Plante colorante Partie utilisée   Mordant Couleur  Remarques
 Azalée

Feuilles

Feuilles

 Solution faible

de sulfate de fer

 Gris foncé

Rouge brun

 Cueillir la feuille en automne

 Cuire longtemps

Bouleau Feuilles
Rameaux
Ecorces
 Alun
Alun
____
 
 Jaune
Vert jaune
Brun
 Cuire longtemps pour obtenir une couleur plus vive
 Myrtille  baies  ____  Bleu violet  
 Mûrier  Jeunes pousses  Alun+sulfate de fer pour aviver la couleur  Gris clair à noir  
Ortie Plante entière Alun Jaune vert  
Bruyère Séchée Alun Jaune vert  
Camomille Fleurs Alun Jaune  
Laurier Feuilles Alun Gris vert  
Pissenlit Racine
Plante entière
Alun Violet
Rouge
 
Safran  Fleurs ou poudre  Alun  Jaune  
 Oignon Pelure brune séchée
Pelure intérieure
 Alun+sulfate de fer

Jaune d’or


Vert olive

 
Sureau

Baies
Baies
Baies

Feuilles

Sel
Alun
Bichromate de potassium
Alun

Bleu
Lilas
Violet

Vert

Ecraser les baies
Noix Ecale, brou _____ Brun  
Oseille Séchée Alun Vert gris  
Henné Poudre Acide citrique -vinaigre-
Orange  


 tissu marronbatikbeaubatik

 

 

 

Deux livres pour approfondir nos connaissances :
-Plantes colorantes, Teintures végétales : Le nuancier des couleurs. De Michel Garcia et Anne-France Bernard. Aux Ed. EDISUD
-Teindre avec les plantes. De Elisabeth Dumont. Aux Ed. ULMER


Il n’y a plus qu’à s’y mettre maintenant !