Tristesse Rentrée
Parents, où sont nos enfants ? Hier encore l'océan courbait ses vagues sur leur corps libre, et se nourrissait de la poussière de leur rire. Où sont les familles rassemblées sous la Lune ? Tout l'été les étincelles soufflaient aux étoiles les chants de tendresse partagés autour du feu. Le ruisseau coule encore mais brusquement ses rives n'accueillent plus les pieds nus qui explorent les galets et caressent le fond de l'eau, et retrouvent dans cette quête des mémoires et des sens oubliés.
Tristesse Rentrée
Parents, où sont nos enfants ? Hier encore l'océan courbait ses vagues sur leur corps libre, et se nourrissait de la poussière de leur rire. Où sont les familles rassemblées sous la Lune ? Tout l'été les étincelles soufflaient aux étoiles les chants de tendresse partagés autour du feu. Le ruisseau coule encore mais brusquement ses rives n'accueillent plus les pieds nus qui explorent les galets et caressent le fond de l'eau, et retrouvent dans cette quête des mémoires et des sens oubliés. L'hétéroalimentation
Et si nous arrêtions de se faire nourrir par les autres ?
Bien-sûr qu'il fallait un mot pour désigner ce grand mal qui, comme tous les grands maux qui nous rongent, peut se trimballer des siècles avec une cap d'invisibilité si on ne fait rien. En le nommant, je le débusque, je le révèle, je le démasque, je dévoile ce qui était voilé. Quoi, vous avez peur de l'inconnu ?
L'hétéroalimentation est sûrement le fait humain le plus dingue qui soit. La totalité du vivant se soucie de s'autoalimenter depuis la nuit des temps. Mais l'homme actuel n'a pas de problème particulier avec le fait de ne pas s'occuper de sa nourriture (ou comment on peut passer de la chose la moins normale du monde à la plus normale). Il vaque à d'autres activités et quand il a faim, va à la cantine, au restaurant, ou bien va "faire ses courses" selon l'expression consacrée. Et donc, à la cantine ou dans le magasin, (ou au marché), il trouve de quoi manger. De la nourriture qui a été cueillie, préparée, lavée, assemblée, séchée, pêchée, tuée, par d'autres que lui et cela est NORMAL, MORAL, ça ne choque plus personne. La chose la plus choquante du monde ne choque plus personne... Ces autres qui ont préparé sa nourriture sont des personnes qu'il ne connaît pas dans la majorité des cas. Mais connaître la personne qui a cultivé la salade ne change rien bien-sûr à la magistrale question que pose l'hétéroalimentation.
Mais y'a t-il quelque chose de mieux à faire que de prendre soin de soi et de la terre, et donc de s'insérer totalement dans les cycles, de tuer sa propre nourriture, mais aussi de la gérer de la graine à la graine, de l’œuf à l’œuf ?
Le labo d'aqui
Une initiative vraiment très inspirante
Merci Armelle pour le lien
Le monde allant vers ... émission du 11 Janvier 2019
| Les gilets jaunes allants vers le monde ... seconde discussion à l'antenne de radio Gresivaudant ce Jeudi 11 Janvier dernier. | ||
Gilets Jaunes : Réclamer plus d'argent ou plus de moyens pour réduire sa dépendance à l'argent ?
Voici deux catégories de revendications Gilet-jaunées qui peuvent soit s'additionner, soit s'opposer, mais il est clair qu'il faudrait privilégier la deuxième et c'est malheureusement la moins courante pour le moment.
Mais revenons à nos moutons : la révolution des Gilets Jaunes doit être une révolution du sol, une révolution agraire : une autre répartition des terres doit naître de ce mouvement et un exode urbain massif doit apparaître. C'est la réponse la plus appropriée à la fois à l'urgence sociale et à l'urgence écologique. Les villes sont des prisons stériles et nocive où l'on vit mal. L'esclave moderne est un prolétaire qui habite la ville, qui est entièrement dépendant des flux de marchandises pour le moindre de ses besoins et qui consomme 8 hectares de terre sans jamais en voir ni en toucher. L'esclave moderne, oui, est totalement dépendant à l'argent. En s'installant sur une terre arable, l'esclave peut se libérer, car il peut trouver directement dans son milieu mille et une choses qu'il n'a plus besoin d'acheter (et marchandise qui ne doit plus faire des milliers de km). Même encore de nos jours, malgré la destruction des écosystèmes, l'abondance est à portée de main si on veut bien aller la chercher mais on a oublié combien la nature peut nous fournir tout ce dont nous avons besoin. On croit souvent à tort aujourd'hui que la nature peut nous offrir une petite dizaine de trucs comme du bois, des possibilités pour le maraîchage, quelques mûres et quelques châtaignes, et pour mettre des fleurs dans les vases, or, c'est infiniment plus que ça, puisque tout ce qu'il y a sur les rayons de votre supermarché vient de la nature et ne peut venir de nulle-part d'autre (c'est une lapalissade en or). Il y a tout dans la nature.
Chaque gilet jaune doit exiger de la terre au lieu (ou en plus) d'exiger de l'argent. Ou bien alors exiger de l'argent pour acheter de la terre et des arbres fruitiers. Pas plus tard qu'hier soir, j'ai ramassé pour au moins 200 euros de Kakis dans un seul arbre... Alors, faut-il exiger 200 euros qui partiront en fumée dans la poche des capitalistes ou bien de la terre et des plaqueminiers qui seront pérennes pour nous et nos enfants ??!
En parallèle de tout ça, je pense qu'il faudrait développer un vaste plan d'enseignement populaire, mutuel, et gratuit de la permaculture pour que chaque Gilet-Jaune ré-apprenne tous les bons gestes et savoirs ancestraux pour tirer ses besoins de la nature tout en aggradant son milieu.
Prenons notre élan!
Un pas en arrière pour un grand bond en avant

Rappelons-nous que le système politique aujourd’hui en place est l’héritier direct des émeutes de 1848 puis de 1871, le pouvoir mettant alors tout un agglomérat de mesures dites sociales pour contenir le peuple et l’empêcher, une bonne fois pour toutes, de devenir lui-même maître de son destin. Parmi ces lois qu’on dit émancipatrices, la mise en place du droit de vote (1848) avec la certitude affirmée que sous bon contrôle des médias, cela concorderait au maintien de la caste en place au pouvoir. Alexis de Tocqueville, royaliste sûr de son coup déclarait alors: « Je ne crains pas le suffrage universel. Les gens voteront comme on leur dira ». Plus tard, après les évènements de la Commune de Paris, et toujours pour contenir les mouvements sociaux par des organes régulateurs en lien direct avec la hiérarchie, la création des syndicats non libres, l’institution de l’école obligatoire (« Il faut prendre en main le citoyen du berceau jusqu’à la tombe » disait alors Jules Ferry) ont renforcé le controle de l'état sur l'ensemble de la population. Rien n’a changé aujourd’hui, le système s’est plutôt consolidé et endurcit avec toutes ces mesures qui leurrent le peuple et l’empêchent de se prendre réellement en main.
Et puis, hier comme aujourd'hui, qui sont les véritables casseurs, ceux qui détruisent méthodiquement et inlassablement la planète et les sociétés humaines par la soif inextinguible du pouvoir? Combien de morts et de destructions à leur actif?
L'enracinement ou la mort !
Je ressens le besoin de sonner encore l'alarme concernant l'entropie générale en insistant sur le sujet apocalyptique du déracinement.
Le vivant est un processus néguentropique (l'opposé de l'entropie) qui n'exclut pas le mouvement, mais ce mouvement doit rester dans certaines limites pour ne pas empêcher les rencontres, les interactions fertiles, les liaisons, les échanges, les concentrations, les développements, les cristallisations...
Je pourrais vous reparler longuement de la dispersion et du bordel planétaire (j'ai beaucoup écrit là-dessus), mais je voudrais surtout insister sur ce que j'observe au quotidien en matière de déracinement de chacun.
Le fait est là, violent, bouleversant au dernier degré : je ne parviens plus à rencontrer de gens enracinés... et tous ceux que je CROISE, revendiquent à peu de choses près leur déracinement... Et c'est toujours troublant quand quelqu'un vous sort du "moi, moi, moi, je suis spécial là-dessus" alors que le précédent disait la même chose et que le suivant dira aussi pareil.
Tous flottants. Tous là et bientôt ailleurs. Pas de racine.
Ce qui me fait froid dans le dos c'est mon étude statistique personnelle qui me permet de savoir que la prochaine personne que je vais CROISER me dira, elle-aussi, qu'elle n'habite pas vraiment quelque-part.
La situation est toujours la même : je questionne chacun (faussement naïvement) sur le sujet de l'habitat et de l'enracinement et la personne répond toujours un truc dans le genre : "Alors... Ben... en fait... je n'habite pas vraiment quelque-part... en fait... en ce moment je travaille (en CDD) à Besançon parce que la boîte dans laquelle je bossais en Bretagne a une antenne là-bas, et donc j'ai pris un appart sur Besançon, mais ma copine, elle, elle est à Nice dans une coloc et donc je vais souvent à Nice... Après sinon, je suis originaire de Belgique (par ma mère, mais mon père, lui, est polonais) et j'ai fait mes études en Angleterre pendant lesquelles j'ai effectué deux stages de six mois aux USA... et malgré tout... si je pense à me poser un peu quelque-part, j'avoue que j'aimerais vraiment habiter le Canada (car j'y suis allé 3 semaines quand j'étais aux States et j'ai trouvé ça fantastique). (...) Ma boîte, elle vend des moteurs à des Tunisiens, donc malheureusement, je dois souvent me déplacer à Tunis pour la finalisation des contrats et le suivi technique. (...) Je suis vraiment ravi d'être venu te voir dans tes montagnes (— facilité par le fait que j'ai de la famille dans le coin —), je repars ce soir rejoindre ma copine, parce qu'on part en vacances en Corse la semaine prochaine."
Exagération ce texte ? Absolument pas : MOYENNE (à faible écart-type). Ce texte fictif (mais tellement réaliste) est une moyenne. (Vous pouvez d'ailleurs vous amuser à en écrire d'autres en changeant les lieux et en pensant à quelques-autres situations, ça sera grosso-modo pareil).
Ce phénomène du déracinement se couple à merveille avec ce que j'ai maintes et maintes fois dénoncé : la temporalité étatique-scolaire. Les gens suivent, le petit doigt sur la couture du pantalon, l'organisation générale des week-ends et des vacances (et tout le calendrier de l'État capitaliste) pour opérer leurs sempiternels mouvements.
Mais quand ils se déplacent, ils espèrent trouver quoi là où ils débarquent ? Des enracinés !! (pour s'enraciner avec eux, ou en tout cas pour profiter de leur essence et de leurs fruits d'enracinés). Oui, le paradoxe est là, cuisant : tous les déracinés se déracinent continuellement parce qu'ils sont entourés de déracinés et se mettent en quête d'enracinés qui seraient ailleurs et qu'ils ne trouvent JAMAIS. Et on retrouve le sujet du " C'est qui qui commence en premier ?"... Il ne leur vient pas à l'idée que pour générer de l'enracinement, ça commence par soi.
Je trouve qu'il y a un pathétique tellement brûlant de penser à la grande auberge espagnole du monde où chacun prend finalement son parti de tomber ce soir-là avec un argentin, un suisse, un chinois, deux français, une espagnole, alors que chacun espérait secrètement passer du temps avec des habitants enracinés à Liège (puisque c'est là qu'on se trouve dans cet autre exemple).
Si on est soi-même un déraciné et qu'on tombe sur un groupe d'enracinés, ce sera comme trouver la solution qu'on cherche, et donc, on s'installera directement avec eux. Mais ne tombant pas sur des enracinés, on repart ! Mais qui donc va s'enraciner en premier ??? Qui va donc avoir le courage de s'arrêter pour laisser pousser ses racines ? Serait-ce le même courage que pour aller vers un monde sans argent et sans école d'État ? Qui commence ?! Qui a le courage de peser pour faire autre chose que de... SUIVRE LE MOUVEMENT ?
Oh je sais qu'ils vont être nombreux à me répondre qu'ils aiment cette constante auberge espagnole, que tout cela est fort joyeux et enrichissant (surtout aidés par l'alcool et toutes sortes de drogues)... Mais ils se mentiront à eux-mêmes car dès le lendemain de cette soirée joyeuse soi-disant pleine d'espoir : quand l'argentin repart (au Maroc) et que l'espagnole prend le train pour l'Allemagne et que s'en vient un autre français d'origine chilienne, un belge, et un turc en remplacement de l'argentin et de l'espagnole, déboule dans la gorge cette amertume dévastatrice du "on ne peut rien construire, rien saisir"... concomitante de cette vérité inavouable qu'on était venu jusqu'ici pour rencontrer des enracinés — et non des déracinés comme soi-même —. Gueule de bois.
Et là, je repense à ma journée d'hier où une fille sur le marché me parlait de son déménagement imminent vers Agen (je suis en Savoie), et elle me disait qu'elle reviendrait souvent par ici car "son cœur était ici" disait-elle... Mais que va-t-elle bien pouvoir construire vers Agen si son cœur est ici... ?!! Et puis, le soir, ce couple de vieux à qui j'ai demandé mon chemin dans une commune et qui m'ont répondu : "on vient juste d'arriver dans le village"... (car même les vieux n'habitent pas et bougent sans cesse).
Voilà pour hier... mais chaque jour m'apporte son lot de déracinés, de gens en ERRANCE, flottants à la surface du globe, arbres sans racine, inconstants, hors-sol... Mais comment tous ces déracinés peuvent-ils s'intéresser aux racines des arbres, à la vitalité du sol et à la fertilité de leur milieu, à l'eau, à la biodiversité et aux problèmes locaux ? Comment aussi, dans ces conditions, s'intéresser à la politique et avoir des désirs communs et construire ensemble ? Comment FAIRE, VIVRE, et S'ORGANISER dans cette constante infidélité du milieu ? Le déracinement de chacun, c'était l'objectif du capitalisme pour faire de chacun des consommateurs permanents (Gagné !). Mais les gens sont sans doute en partie contents car s'occuper de la terre et de la politique, c'est-à-dire être des hommes, ils avaient ça en horreur. Maintenant, grâce au capitalisme, ils ont une bonne excuse pour ne jamais s'intéresser aux choses importantes de la vie et rester des sous-hommes : oui, car ils ne sont pas d'ici ! Ce soir, ou peut-être demain, ils vont repartir. Ben oui, parce que les autres aussi ne sont pas d'ici !
Moi, je suis un voyageur ! Et toi ?
- Moi aussi ! ... Alors, sur ce,... Adieu ! Content de t'avoir... croisé...
Ainsi vont les nouveaux croisés, les croiseurs, qui portent leur croix et font une croix sur la Vie.
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Bon allez ! Je fais une croix sur la Lune et Mars ! Disent-ils
Le rapport d'une partie des êtres humains avec la Terre a changé. La possibilité matérielle de pouvoir rejoindre à tout moment n'importe quel point du globe a chosifié la Terre. La Terre est devenue la propriété privée de chacun d'entre-nous (occidentaux) et chacun entend pouvoir jouir sans entrave de sa propriété.
L'idée tyrannique, c'est que le nouveau-né, en naissant, obtient un droit d'accès à la Terre un peu comme il obtient des droits à la sécurité sociale. Nathalie et Christian viennent de donner la vie à Nicolas, eh bien, ce qui n'est pas dit explicitement la plupart du temps mais pourtant bien présent c'est qu'un duo, équivalent à celui du maître et de son chien, vient de naître : Nicolas et la Terre. Nicolas en « venant au monde » dispose, comme une sorte de contrat de départ, de la Terre entière comme terrain de jeu et d'exploration infinie. Nicolas, né en France, sera peut-être un australien pendant des années, il épousera peut-être une péruvienne et Nicolas, si son désir l'y pousse, mènera peut-être toute une existence aux quatre coins de l'Afrique et une autre aux quatre coins de l'Asie... On ne peut pas analyser correctement l'individualisme forcené qui est le nôtre sans prendre en compte qu'il repose sur des milliards de duos avec la Terre : la tyrannie de l'individu s'exprime dans un lieu, un espace fini et il s'agit malheureusement de la Terre entière. Une très grande majorité d'occidentaux ont réussi à tout de même faire une croix sur la Lune et Mars ou autres lieux de l'espace interstellaire : trop coûteux, trop dangereux et trop éprouvant. En revanche, tout reste ouvert, tous les exotismes existent dans la conscience sous forme d'un « on sait jamais, pourquoi pas ». Des milliers de destinations potentielles sont toujours présentes à l'esprit. Même le moins voyageur d'entre-nous, qui aime rester dans son quartier, se garde quand même, quelque-part, une possibilité, même infime, d'aller séjourner une fois en Thaïlande ou au Mexique... Oui, même celui qui ne voyage pas et ne veut pas voyager aime au fond sentir qu'il pourrait, que potentiellement, il peut rejoindre n'importe quel point du globe. Cette psychologie, que je décrie (du verbe décrier), me donne la rage car on retrouve encore une fois la psychologie colonisatrice, celle-la qui consiste à rompre toutes les harmonies, toutes les bonnes médiations, tous les bons rapports, au profit de la pure dominance et du pur égoïsme. On retrouve cette incapacité à choisir qui est le fait du Prince par excellence : vouloir tout, tout le temps, accéder à tout, donc à rien. On retrouve le fait du Riche qui est de ne pas vivre ayant à sa disposition des milliers de vies potentielles. Impossibilité de choisir un goût, une saveur : la vie devient tellement multiple que l'on ne distingue plus rien. Par ce duo individu-Terre, c'est la fin de l'incarnation... Citoyen-du-monde mon cul, c'est comme si j'arrivais constamment dans les aéroports du monde entier avec pour bagages mes arbres fruitiers et mes plantes dans des centaines de pots. Comment les gens peuvent-ils être à ce point-là aveugles sur les coûts entropiques totaux de leurs déplacements ? Comment peuvent-ils être à ce point-là aveugles des implications sur les autres et sur le reste du réel ? Le sujet des déplacements d'humains prouve à quel degré de folie extrême est allé l'individualisme : l'être humain qui se déplace sur le globe parvient à ne lire et à prendre en compte qu'un seul déplacement : lui par rapport à la Terre et c'est tout... Si quelqu'un part de Paris pour aller à New-York et qu'on questionne cette personne sur ce qui a été déplacé : il ne verra et ne prendra en compte que lui-même. Il ne prendra pas en compte une infinité d'externalités entropiques et il ne verra même pas qu'en se déplaçant, il a déplacé à 6000 km de lui sa propre mère, et son écharpe en laine qu'il a oubliée, et qu'il rachètera à New-York. Il ne verra pas son voisin de pallier en train de sonner chez lui pour lui demander s'il a des œufs. Il ne percevra rien du trou géant qu'il a laissé à Paris, et de toute cette matière et de tous ces esprits qui se sont déplacés avec lui ou à cause de lui... Le voyageur est l'être le plus inconscient des conséquences de ses actes qui soit. Lui, il voyage. Lui se déplace, il ne voit que ça. Il ne voit pas que l'autre aussi se déplace et que si tout le monde se déplace en même temps, le sens, la raison-même du déplacement est perdu... ! Nous sommes arrivés à ce point du désordre où celui qui veut se déplacer devrait s'enquérir de ce que font les autres en matière de déplacement pour ne se déplacer que si un nombre substantiel d'autres sont, eux, immobiles. Oui, il y a, comme pour tout, un grand gâteau du déplacement à se partager tout simplement pour que le voyage garde un sens et pour que le réel se disloque pas, pour que le réel consiste !! Notamment (mais pas seulement) pour ce que je disais ci-dessus : les voyageurs et les déracinés recherchent à visiter ou rejoindre des enracinés ; s'il n'y a plus que des voyageurs et des déracinés : tout le monde repart bredouille, tout le monde aura la gueule de bois.
Mais les gens se moquent du gâteau cinétique à se partager comme de tous les gâteaux... Que tout le monde se baffre sans conscience, c'est l'anomie perpétuelle dans laquelle nous sommes.
Et si vous aviez LE COURAGE d'arrêter de vous déplacer et de CHOISIR où faire pousser vos racines, afin de trouver la vie (et non 10 000 vies) ?
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N.B : Conseil de lecture sur le sujet : "L'enracinement" de Simone Weil.
Invitation à se faire confiance
La lecture du monde, aujourd'hui, nous offre un spectacle d'une obscurité terrifiante. En réalité, la désagrégation de ce qui fait notre humanité, notre Ensemble, notre interdépendance, est si avancée que tout cela nous est difficilement concevable. Nous sommes au bord du gouffre, en équilibre entre la terre et le vide, chancelants et pantelants. Face à l'abîme, deux forces antagonistes cohabitent et se débattent. Pour retenir la chute, on s'accroche, à tort et à raison, aux vestiges d'une humanité détruite nucléairement et méthodiquement depuis le chaos sans nom initié au début du XIXè siècle. Le constat présent, chacun d'entre nous, au tréfonds de son coeur, de manière consciente ou non, le vit et le subit. Nous pouvons essayer d'étouffer l'angoisse lancinante qui nous cerne, ou recevoir la terreur qu'engendre la déréliction. Quelle que soit la posture adoptée face au cataclysme ambiant, nous souffrons ardemment, seuls, et ensemble.
Alors, on étreint ce qui reste du lien qui nous unit tous, le lien d'Humanité, avec la frénésie du désespoir, pour attiser et maintenir sa faible flamme, et en cela nous maintenons vivant le feu qui nous anime et qui nous relie tous. Parfois aussi, trop souvent, on se réchauffe à tort, aveuglément, peureusement, à la maigre chaleur des chimères d'aujourd'hui, en reproduisant des rencontres humaines factices, codées et commerciales pour tenter d'oublier le pathétique de notre solitude organisée. Notre coeur hurle, nous étouffons ses pleurs par des mascarades et des semblants d'assemblée qui ont perdu la force du collectif et qui nient l'élan créateur spontané que peut engendrer un groupe d'humains solides, déterminés et vivants, pour modeler puissamment le réel.
On refuse de voir la réalité toute crue plutôt que d'admettre, une bonne fois pour toutes, que la situation est bouleversante, urgente, et demande toute notre attention, notre courage et notre disponibilité intégrale pour dévier l'ordre des choses face au délitement de nos forces respectives.
Ou bien l'on se résigne face à l'immensité de notre impuissante supposée.
Et si l'on se résigne, c'est que la confiance a disparu.
Confier, du latin, confidere. Cum: "ensemble", et fidere "se fier", "croire". Croire, ensemble... Croire en l'Autre, en la possibilité d'un Nous équitable, et non soumis. Un Nous construit à deux, à trois, à plusieurs, avec la force ajoutée de nos convictions profondes comme moteur de la réalisation du groupe. S'inventer une foi, ensemble, et la partager en nos coeurs; la même foi, une foi collective, dans plusieurs coeurs, abritée, et protégée par le fait même qu'elle s'est démultipliée...
Pourquoi la confiance a-t-elle déserté nos êtres, nous esseulant dramatiquement, faisant de nous des cavaliers solitaires éternellement insatisfaits, puisqu' incomplets de l'autre?
Nous avons tous été profondément malmenés depuis notre plus jeune âge, plongés dans un bain social corrosif alors que nos coeurs étaient tellement neufs, tellement accessibles et accueillants. Quand on est tout ouvert à la Vie, et que notre coeur est disponible à l'autre, la brûlure qu'engendre la négligence face à nos besoins premiers de contact et de chaleur humaine est bien plus virulente que lorsque nos défenses sont en place, et nous sommes intensément meurtris. Face à une agression, lorsqu'on est faible, l'attitude la plus judicieuse est le repli. C'est une sage attitude de survie. Mais à répétition, nous devenons chaque fois plus méfiants. Alors, progressivement, d'attaques en attaques, de non réalisation en non réalisation de nos besoins sociaux, on se referme, on se barricade.
Partout où je pose le regard, je mesure cette souffrance rentrée qui se traduit par un désengagement triste et masqué, par un manque total de confiance en l'autre, et par un renoncement à la socialisation joyeuse et dynamique. Les humains sont malheureux, coupés les uns des autres.
Et ce décrochage constitue le premier des freins à notre évolution.
Nous sommes malades du manque de confiance, malades du peu de foi que l'on accorde à l'autre, puisque de duperie en duperie nous avons, par la force de l'expérience, "scientifiquement" établi que l'individu cherche avant tout sa réalisation personnelle au détriment de l'autre et de nous-mêmes, que nous ne sommes pas exempts de ce fonctionnement, que chacun est égoïste, que nous sommes des tyrans les uns pour les autres, qu'au delà de cinquante personnes aucune société humaine ne peut fonctionner, que rien ne changera jamais puisque chacun recherche avant tout son petit bonheur et son confort... par convention nous avons admis que l'homme est avant tout individualiste, et qu'ensuite l'autre survient. Dans ce contexte, la confiance est niée.
De fait, ces constats sont perspicaces, et se vérifient chaque jour, puisque nous sommes au point zéro de la convivialité, du partage, de l'entraide sans contrepartie. Le soin même est devenu sujet à un commerce et quiconque souffre devra payer un praticien du corps ou de l'âme pour voir son mal réduire, quand bien même notre humanité se mesure au degré d'empathie que l'on peut accorder à l'autre, et conséquemment à notre disponibilité à l'autre. La réalisation de chacun de nos besoins vitaux est soumise à chantage, sous forme de monnaie ou de contrats unilatéraux. Tous les échanges qui s'opèrent dans le modèle antisocial actuel se font sous la forme d'une hiérarchie de pouvoir ou de savoir qui efface l'horizontalité et la confiance mutuelle. Nous sommes réellement nocifs les uns pour les autres dans le contexte d'aujourd'hui, tout au moins nous ne comblons pas en l'autre son besoin de réciprocité amicale désintéressée, par les postes que nous occupons dans le monde qui nous rendent lointains de la simple rencontre bienveillante et fortuite.
Pour aussi sagaces soient-elles, ces allégations d'égoïsme inhérents à la condition humaine auxquelles nous donnons foi, et qui maintiennent l'homme dans son état de repli et d'enfermement ("enfermedad" en espagnol signifie maladie), ces considérations font abstraction de l'ensemble-monde dans lequel nous gravitons (école-travail salarié-loisirs-délégation de nos vies...), et qui nous maintient dans cet état de frustration intense qui génère des comportements maladifs, individualistes, de survie... Oui, nous avons besoin de satisfaire nos besoins organiques, mais nous sommes corps social au même titre qu'individu séparé, aussi nos besoins communautaires intrinsèques doivent-ils être comblés au même titre que nos besoins personnels. En chacun de nous et dans l'ensemble du grand corps social, les besoins collectifs s'entremêlent et s'unissent aux besoins individuels. L'être humain n'est pas qu'une unité séparée, et se confond à l'ensemble de son monde.
J'avance que quand les conditions d'épanouissement d'un être sont réunies au sein d'un groupe aimant, quand il fait corps avec ce groupe, quand la confiance lui est accordée, que ses besoins premiers sont remplis, qu'il est réconforté quand il a peur, qu'il mange à sa fin, qu'il trouve de la chaleur quand il a froid, qu'il est respecté dans les étapes de son développement personnel, qu'il peut rejoindre un lieu sécurisant quand il se sent dépassé par l'immensité de la vie ou au contraire déployer son esprit d'aventure quand il est porté vers l'exploration du monde, quand il est aimé inconditionnellement par le groupe d'humains qui l'entourent, quand la vie du groupe est féconde et animée, prenant en compte aussi bien l'ensemble que l'individu, alors cet être est porté à lui aussi accorder sa confiance à ceux et celles qui l'entourent, et non à la mesquinerie qu'on lui attribue aujourd'hui. L'état pathologique dans lequel se trouve l'humain n'est que le symptôme du manque de reliance et de confiance en nos potentiels de soin mutuel.
Enfin, accorderons-nous notre confiance ou de la défiance à l'égard du potentiel humain? Qu'allons-nous décider? Sommes-nous condamnés à vivre séparés les uns des autres puisque fondamentalement égoïstes, ou amenés à coopérer car enclins au partage? Quoiqu'il arrive, aucun de ces deux postulats ne peut être vérifié. Ce qui est certain c'est que l'attitude que nous adopterons face à la vie définira la création collective du monde de demain. Allons-nous continuons à donner du poids à l'égrégore actuel qui nous maintient dans un état de compétition et de calcul permanents pour préserver nos petits acquis individuels, en continuant à lacérer notre part communautaire, ou dessiner un chemin où l'on choisira comme postulat le sourire ?
Choisir d'avoir confiance en l'autre, en nous-mêmes, en la Vie, en l'avenir, en la force d'un groupe sans hiérarchie, où l'égalité des individus s'exprime au profit d'une création collective, c'est un pari sur la vie, un bond dans l'inconnu. Cela implique, pour le grand saut que nous amorçons, de nous séparer de nos carapaces de protection. Nous les avons à juste titre forgées pour tolérer la violence du monde, et quelquefois elles sont en place depuis si longtemps que nous n'avons plus conscience de leur présence. Pourtant elles empêchent considérablement notre envol en direction d'un autre paradigme. S'en séparer suppose de choisir, profondément, sincèrement, entre ces deux possibilités: l'autre est-il un frère ou un ennemi? Opter pour l'idée de la confiance soulage d'un tel poids...
Au vu de l'état actuel du monde, choisir cette posture nous engage inévitablement à souffrir plus. Nous n'échapperons pas aux quiproquos et malentendus, relents d'un monde malade qui entreprend pourtant de guérir, ni au doute lancinant. Nous deviendrons aussi beaucoup plus fragiles puisque de nouveau nos coeurs s'ouvrent et redeviennent vulnérables, et ce qui nous apparaissait jusqu'alors comme violence nécessaire nous apparaîtra maintenant comme brutalité sans nom au service de la division.
Débarrassés de nos coquilles nous sommes plus légers, mais aussi plus sensibles. Alors, se réunir devient un besoin premier. Ensemble. Aussi, si nos coeurs s'ouvrent, nous allons vers la rencontre, et d'immenses potentiels s'offrent à nous, le collectif reprend corps avec ses surprises et son bouillonnement créatif. La Vie sociale reprend substance et puissance. Le soin renaît. Tout est à inventer depuis ce nouvel angle.
C'est un pari sur la vie sans autre garantie que de vivre la confiance et la chaleur qu'elle diffuse, plutôt que la crainte et le renoncement. Et c'est déjà, tout simplement, immense. Avons-nous vraiment le choix pour dignement accueillir, héberger et honorer en nous, en tant que corps social et corps individuel, la Vie?
Mathilde, le 28 septembre 2018
L'Éducation industrielle
Texte de Derrick Jensen publié sur www.partage-le.com
Cela nous mène directement à la question que j’ai jusqu’ici pris soin d’éviter dans ce livre. Qui consiste à savoir si nous devrions tenter de faire au mieux dans le cadre de ce système vérolé, ou si nous ferions mieux d’essayer de le démanteler intégralement.
Il se trouve que j’ai reçu un autre e-mail aujourd’hui, également sur l’éducation, mais écrit par une autre amie. Elle écrit : « Il est important de se pencher sur l’éducation parce qu’elle constitue une relation que nous sommes tous contraints de connaître, ainsi qu’une métaphore ou un modèle pour toutes les autres relations de domination. J’ai beaucoup pensé à cela dernièrement, parce que ces deux dernières années je me suis trouvée dans deux positions, à la fois dans le rôle de victime (en tant que doctorante) et de coupable (en tant qu’enseignante), et j’ai réalisé que lorsque nous parlons d’éducation (ou de la culture dominante) nous parlons de défaire une relation de domination. Chaque jour, je lutte pour trouver des moyens d’éviter les mécanismes d’oppression (ce qui est véritablement impossible) et pour éviter d’y avoir recours (ce qui est assez difficile, je ne sais pas à quel point j’y arrive). Dans les cours que je donne, j’essaie de ne pas infliger de violence émotionnelle à mes élèves et d’éviter la coercition, ce qui m’a confrontée à de nombreuses reprises à la question : Quelle est la différence entre le fait de diriger et la coercition ? Il m’arrive de parvenir à pousser mes élèves vers plus de responsabilités, à s’émanciper davantage, et parfois non. Dans mes classes les plus restreintes, qui me permettent d’enseigner comme je le souhaite, cela m’est plus facile. Je peux rendre ces cours concrets, et les étudiants aiment en apprendre sur eux-mêmes. Mais je remarque que dans mes classes plus nombreuses, plusieurs de mes étudiants sont malpolis envers moi, sauf lorsque j’ai recours à une forme d’Autorité. Certains d’entre eux considèrent mon ouverture comme une faiblesse et ma gentillesse comme une vulnérabilité. Lorsque l’ouverture et la gentillesse inspirent le mépris et le ridicule, que pouvons-nous faire ? Ainsi beaucoup de mes élèves attendent de moi que je les “dirige” comme ils ont été dirigés auparavant, et s’arrangent pour m’y obliger. Cela me rappelle une relation que j’ai connue il y a longtemps, dans laquelle mon compagnon me poussait à bout de manière émotionnelle pendant plusieurs mois, puis me contraignait de manière physique. Je lui hurlais dessus en lui disant de me laisser, et je n’oublierai jamais son regard, cet air suffisant, satisfait et content, cette expression qui m’indiquait qu’il avait finalement réussi à me faire agir de la manière dont il voulait que j’agisse. J’ai mis un terme à cette relation. Ou, plutôt, devrais-je dire que je me suis extirpée de cette relation forcée. Ce genre de chose est très fréquent. La domination imprègne tous les aspects de nos relations, et certaines choses stimulent son emprise. Lorsqu’un tel système de relations envahit nos relations les plus sacrées, celles qui unissent le corps et le cœur, plus rien ne peut l’arrêter. Mais, bien sûr, il ne s’arrête pas là. La question devient : Comment entretenir des relations qui ne soient pas coercitives dans un système qui ne l’encourage pas ? C’est très complexe. Je sais que mes élèves se rebellent contre leur propre expérience de l’oppression, mais j’en subis les conséquences. Et puis il y a des étudiants qui ont été tellement blessés par leurs parents, leurs enseignants, et d’autres figures d’autorité que tous mes efforts pour les atteindre sont vains. Que puis-je faire ? Un de mes élèves les plus malpolis, par exemple, a prononcé un excellent discours de fin d’année sur le thème de la violence psychologique à l’encontre des enfants et de la manière dont elle est ressentie. Je n’avais pas réussi à l’atteindre dans mes cours — il avait été impoli de bout en bout — et soudain, je comprenais pourquoi. Et j’en étais désolée. J’imagine que tout cela nous mène à trois questions : 1– La matière qui émane du patriarcat capitaliste et suprémaciste vaut-elle d’être enseignée ? 2– Je sais que la raison d’être d’une véritable éducation est de permettre aux gens d’en apprendre sur eux-mêmes et sur le monde, mais, alors, concrètement, qu’est-il essentiel d’apprendre ? Et 3– Comment cela peut-il fonctionner ? »
Je n’ai pas les réponses à ses questions. Voilà ce que je sais : je hais la civilisation industrielle, pour ce qu’elle fait à la planète, pour ce qu’elle fait aux communautés, pour ce qu’elle fait à tous les non humains (sauvages et domestiqués), et pour ce qu’elle fait à tous les humains (sauvages et domestiqués). Je hais l’économie salariale, parce qu’elle pousse — ou, plutôt, qu’elle oblige — les humains à vendre leur vie et à la perdre en faisant des choses qu’ils n’aiment pas faire, et parce qu’elle récompense le fait que nous nous faisions du mal entre nous, et que nous détruisions nos territoires. Je hais l’éducation industrielle parce qu’elle commet l’un des plus impardonnables péchés qui soient : elle pousse les êtres humains à ne pas être qui ils sont, elle en fait des travailleurs convaincus qu’il est dans leur meilleur intérêt d’être les esclaves les plus loyaux, de faire voguer la galère qu’est la civilisation industrielle aussi frénétiquement — ardemment, luxurieusement — que possible, vers l’enfer, en les contraignant d’entraîner avec eux tous ceux et tout ce qu’ils croisent. Et je participe à ce processus. J’aide à rendre l’école un peu plus acceptable, un peu plus amusante, tandis que les étudiants sont formés afin de prendre part à la destruction en cours de la planète, tandis qu’ils entrent dans la phase finale du renoncement à leur droit inaliénable d’être des humains libres et heureux et qu’ils endossent les rôles de rouages dans l’immense machinerie industrielle ou, pire, de gardiens du camp de travail/d’esclavage géant que nous percevions autrefois comme une planète vivante. Cela fait-il de moi un collaborateur ?
Robert Jay Lifton, probablement l’un des experts les plus réputés au monde en ce qui concerne la psychologie du génocide, exprime clairement, dans son excellent livre Les médecins nazis, que nombre des médecins qui travaillaient dans des camps de concentration tels qu’Auschwitz tentèrent de rendre la vie de leur détenus la plus confortable possible en faisant tout ce qui était en leur pouvoir pour améliorer leurs existences. Tout, sauf la chose la plus importante : remettre en question la réalité d’Auschwitz, c’est-à-dire la superstructure génératrice d’atrocités à laquelle ils obéissaient. Le fait que l’éducation industrielle détruise des âmes et non des corps n’allège pas ma culpabilité. Ma culpabilité découle non seulement de ma participation à ce processus de destruction ou de déformation de l’humanité des étudiants (un peu comme si je mettais des coussins sur les bancs des galères afin que les esclaves ne se fassent pas trop mal), mais aussi de ma participation au processus plus large qui forme les superviseurs : je peux bien prétendre lutter contre la civilisation, lorsque j’enseigne à l’université, je participe activement à l’éducation des futurs technocrates qui soutiendront la civilisation et qui, simplement en faisant leur travail aussi bien et peut-être plus joyeusement que je fais le mien, propageront l’écocide et détruiront ce qu’il restera du monde naturel.
Ainsi que Raul Hilberg le décrit si justement dans son monumental ouvrage La destruction des Juifs d’Europe, l’immense majorité des responsables de l’Holocauste ne tirèrent ni ne gazèrent leurs victimes : ils écrivaient des mémos, répondaient au téléphone, se rendaient à des réunions. Ils faisaient leur travail au sein d’une vaste bureaucratie qui n’avait pas pour fonction quelque chose d’aussi indélicat qu’un meurtre en masse, mais qui servait à maximiser la production et à minimiser les coûts pour les usines (on omettait : en ayant recours au travail forcé) ; à libérer des terres et d’autres nécessités pour le fonctionnement de l’économie (on omettait : en envahissant l’Europe de l’Est et l’Union soviétique) ; à protéger la sécurité nationale (on omettait : en emprisonnant ou en tuant ceux qu’elle considère comme des menaces, dont les Juifs, les Roms, les homosexuels, les dissidents, les « réfractaires au travail » [c’est-à-dire ceux qui ne voulaient pas travailler, ou, ainsi que le SS-Oberführer Greifelt l’exprima, « ceux qui ne voulaient pas participer à la vie ouvrière de la nation et qui vivotaient en réfractaires […] devaient être gérés par des moyens coercitifs et mis au travail », ce qui signifie qu’ils étaient envoyés à Buchenwald]), et ainsi de suite ; et à rassembler des vêtements, des lunettes, des chaussures et de l’or pour l’usage des bons Allemands (on omettait : la provenance de ces objets).
Pour être clair, et pour m’assurer que ni vous ni moi ne nous exemptions de toute responsabilité : la civilisation industrielle détruit la planète, et nous participons tous. Sans nos contributions, que nous soyons des ingénieurs géophysiciens explorant le désert de l’Utah à la recherche de gaz naturel, des publicitaires écrivant des rapports pour la multinationale Ford Motor Company, des hôtes(ses) de l’air proposant des cacahuètes lors de vols transcontinentaux, des médecins veillant à ce que les travailleurs et les dirigeants soient en plus ou moins bonne santé, des psychologues permettant aux consommateurs de continuer à plus ou moins fonctionner, des auteurs écrivant des livres pour que les gens se divertissent, ou des professeurs aidant des écrivains en devenir à ne jamais ennuyer le lecteur, elle ne le pourrait pas. Ce système mortifère repose sur nous tous.
Enseigner à la prison rend tout cela encore plus concret. À chaque fois que je passe les portes, je participe au fonctionnement du système carcéral le plus étendu au monde, et le plus raciste, puisqu’il incarcère proportionnellement plus de Noirs que le régime sud-africain durant l’apartheid. Mais en même temps, je sais que nombre de mes élèves m’ont dit explicitement et de nombreuses fois que nos cours sont la seule chose qu’ils attendent avec impatience de toute leur semaine, la seule chose qui leur permette de rester sains d’esprit.
Cela fait des années que je bloque sur cette question de réforme ou révolution, et peut-être qu’il est temps que je suive mon propre conseil et que je réalise que je pose une mauvaise question. Réforme contre révolution est une fausse dichotomie. La première réponse est que nous avons besoin des deux : sans une révolution, la planète est foutue, mais si nous nous contentons d’attendre la révolution, cela aura le même effet. Pendant des années, avec d’autres activistes de tout le pays, nous avons rempli ce qu’on appelle des recours contre des ventes de bois, dans une tentative (finalement infructueuse) de pousser le Service des forêts à cesser de proposer des ventes de bois illégales, fiscalement irresponsables et écologiquement destructrices, sur des terres publiques. Je suis contre toute forme de gestion forestière industrielle, et particulièrement contre la foresterie industrielle sur des terres publiques. En outre, je sais que les systèmes administratifs et judiciaires sont biaisés en faveur des corporations (pourquoi faire le timide : ils sont conçus pour détruire les communautés naturelles qui soutiennent la vie). Mais rien de tout cela ne m’a empêché d’avoir recours temporairement à cette tactique réformiste. Je ferai tout pour sauver les forêts. Ce qui m’amène à la seconde réponse, qui est que la moralité est toujours circonstancielle. Nous devrions faire ce qui est juste à l’endroit où nous sommes, et nous rendre aux endroits où nous pourrions faire ce qui est juste. Le tempérament et les compétences que nous avons nous aident aussi à déterminer ce que nous devrions faire.
J’entends déjà ces voix me murmurer, encore et encore : pente glissante, pente glissante. Te souviens-tu des médecins d’Auschwitz ? Mais toutes les pentes sont glissantes. Et alors ? Mon héritage naturel en tant qu’être moral et sensible me dispose à effectuer ce genre de jugements moraux. Il est de mon devoir et de ma joie de me confronter à ces démarches de discernement aussi honnêtement et lucidement que possible. Et plus encore. Le point clé de l’attitude méprisable des médecins nazis était leur échec à remettre en question la réalité d’Auschwitz. Très franchement, la majorité d’entre nous échouons tout aussi odieusement à remettre en question la civilisation industrielle, l’économie salariale et, pour en revenir au cœur de cette discussion, l’éducation industrielle. Inlassablement remettre en question notre contexte, qu’il s’agisse d’Auschwitz, de Disney, de la prison d’État de Pelican Bay, de la civilisation industrielle, de l’Université de l’Est de Washington, ou de la Glorieuse Révolution des Luddites, constitue le meilleur moyen que je connaisse pour se prémunir face à une pente glissante. Parce qu’il me semble que ces pentes sont plus dangereuses lorsqu’on ne les examine pas.
***
À la quatrième semaine de chaque trimestre, environ, je me pose la même question : De quoi discuterions-nous si j’avais les mêmes élèves pendant deux trimestres d’affilée, voire pendant deux semestres ?
Et chaque trimestre, environ, la même réponse me vient. Si le premier trimestre portait sur la libération, le second porterait sur la responsabilité. Chacun de nous doit apprendre et faire l’expérience — incorporer, intégrer dans son corps — des deux. Elles sont indissociables. L’une sans l’autre devient une parodie, et mène aux comportements inappropriés, destructeurs et autodestructeurs qui caractérisent généralement les parodies inconscientes ou non intentionnelles. La responsabilité sans la liberté donne l’esclavage. Ainsi qu’on le constate. La liberté sans la responsabilité donne l’immaturité. Ainsi qu’on le constate également. Combinez ces deux-là et vous vous retrouvez avec une culture entièrement composée d’esclaves immatures. Ainsi qu’on le constate encore, malheureusement pour nous et pour tous ceux que nous croisons. Pour ceux qui s’intéressent à la croissance de l’économie, ces parodies peuvent être très intéressantes, mais pour ceux qui s’intéressent à la vie, elles sont effroyablement nuisibles.
Ces sujets des quêtes de la libération et de la responsabilité, je ne les aborde pas en prison, parce que les circonstances de vie de mes élèves y sont très différentes, ce qui implique que ce dont ils ont besoin et que ce qu’ils attendent de moi est très différent. Et ce que je suis autorisé à leur donner diffère également. Ces cours en prison, dont certains durent depuis plusieurs années, sont plus techniques. […] Mon travail y est plus circonscrit, un peu moins philosophique.
Cela dit, les différences sont superficielles et, comme toujours, contextuelles. Les bases, qui consistent à respecter, à aimer et à aider mes élèves à devenir qui ils sont, demeurent les mêmes pour l’université et pour la prison.
***
C’est la huitième semaine à l’université, et il y a dans l’air comme une odeur de révolution. Nombre de mes élèves en ont après moi. L’un d’eux me dit : « Vous parlez de libération, de comment nous sommes les vrais dirigeants dans la classe, de comment vous voulez que nous prenions en charge notre propre éducation. Mais c’est du vent. Vous dirigez toujours. »
Un autre : « Vous dites que vous ne voulez pas nous noter, mais les notes de présence sont toujours de la coercition. »
Une autre : « Et si je ne veux rien écrire ?
— Alors j’imagine que tu vas devoir retaper.
— Je pensais que vous valiez mieux que les autres profs, mais vous êtes tous les mêmes. Simplement, vous souriez lorsqu’on vous provoque. Pire encore, vous nous poussez à sourire lorsque vous nous secouez. »
Je suis content. Ils comprennent. Tout, dans cette classe, devait mener à cet instant, à leur rejet de mon autorité. C’était le but. Je veux jeter les notes de présence et leur mettre à tous des 20. Je veux jeter les 20 et ne rien leur donner de plus que ce que je leur ai déjà donné, du temps et de l’acceptation. Mais je ne veux pas laisser voir que je suis content. J’objecte. Pas beaucoup, mais un peu. Puis j’admets qu’ils ont raison.
Celle qui pensait que je valais mieux que les autres professeurs me dit : « Je ne vous blâme pas. Je vous aime bien. Vous êtes excellent. Mais vous essayez de vous insérer — et d’insérer votre acceptation et tout cet enseignement qui vise à ce qu’on se soucie de nous-mêmes — dans cet autre système basé sur la coercition, et c’est juste ridicule. »
Un regard un peu peiné dissimule ma joie. Je lui demande : « Alors, que devrais-je faire ? Voulez-vous que je change de manière d’enseigner ? Voulez-vous que je me mette à noter comme les autres ?
— Non, répond-elle, horrifiée.
— Mais alors, quoi ?
— Faites changer cet autre système.
— Comment puis-je faire ça ? »
Elle pensa un moment, puis me répondit la meilleure chose possible : « Vous êtes malin. Vous trouverez. J’ai suffisamment de mal à gérer ma propre vie. »
J’adore ce travail.
***
Ce week-end, j’ai donné un cours lors d’une conférence d’écrivains. C’était amusant. Le seul problème, c’est qu’elle prenait place dans une école du secondaire. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas rendu dans ce genre d’endroit. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été obligé de rentrer dans une de ces salles de classe. C’est pire que dans mes souvenirs. L’une des premières choses que j’ai remarquées en entrant dans la salle où mes ateliers devaient se tenir était un autocollant rouge collé devant le bureau du professeur, qui lisait : « Vous n’êtes pas à Burger King, et vous n’aurez pas ce que vous voulez. » Des panneaux (certains écrits à la main au marqueur, d’autres produits en série) étaient accrochés sur tous les murs — littéralement, sur tous les murs — qui suggèrent aux étudiants que s’ils se comportent mal, ils seront envoyés au bureau du principal. L’un deux, en majuscules, stipule que LES ÉTUDIANTS NE DOIVENT JAMAIS PARLER SANS LEVER LA MAIN ET SANS AUTORISATION DU PROFESSEUR.
Bien qu’il s’agissait d’une salle de mathématiques, il me semble clair que le but était, comme toujours, d’obtenir la soumission envers l’autorité. Je ne sais pas comment j’y ai survécu. Je ne sais pas comment aucun élève peut y survivre. J’imagine que d’une certaine manière, très concrète, ils n’y survivent pas. Et c’est précisément l’objectif.
Derrick Jensen
Venez à l'Adrey du 9 au 16 juillet
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Ajout le lundi 9 juillet:
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Le gouvernement annonce de nouvelles destructions d'habitats à partir du jeudi 17 mai, quand cette folie va-t-elle s'arrêter? Quand l'humanité va-t-elle enfin prendre conscience de la nécessité absolue d'expérimenter d'autres chemins plus respectueux du vivant???
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